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Saïf Al-Islam Kadhafi, au nom du père
LE MONDE | 03.03.04 | 14h02
Artisan du retour de la Libye au sein de la communauté internationale, le fils aîné de la seconde épouse du colonel Kadhafi est aussi le dauphin présumé du chef de la Jamahiriya.

L'oeil écoute, l'oreille sélectionne. Inconnu il y a quatre ans, Saïf Al-Islam Kadhafi est déjà un pro de la communication. En Libye, le fils aîné de la seconde épouse du colonel Kadhafi est un sultan qui chasse au faucon dans le désert, élève des tigres et des pumas. Ici, à Londres, l'homme a pris l'apparence d'un golden boy de la City.

Blue-jean de grand faiseur, chemise ouverte, large sourire vendeur. Ce matin, dans le salon très anglais de son hôtel particulier d'Hyde Park, le "Glaive de l'islam" - son nom en arabe - la joue modeste, sympa, détendu. A l'extérieur de l'immeuble, sous l'auvent à colonnes battu par la pluie, ni plaque ni garde en armes. Discrétion égale tranquillité. Dans le décor gris perle du salon, le secrétaire qui prend des notes est libyen, le maître d'hôtel qui sert le jus d'orange, britannique.

Grand, svelte, élégant, le président de la Fondation internationale Kadhafi des organisations caritatives est un homme heureux. Les affaires marchent bien. Après vingt années de mise au ban international, la Grande Jamahiriya arabe et socialiste de Libye sort du purgatoire et rentre au pas de course dans le concert des nations. Et c'est en partie grâce à lui. Sur le chemin de Canossa qu'a finalement décidé d'emprunter l'imprévisible colonel, Saïf est l'éclaireur, le guide du Guide en quelque sorte. Ou son masque le plus affable, comme on voudra.

Officiellement, ce grand garçon de 32  ans bientôt n'est rien. A l'instar de son père, qui s'est défait de tous ses titres il y a des années - ce qui lui permet, sans convaincre évidemment quiconque, de plaider régulièrement l'innocence dans la triste situation libyenne -, le Glaive n'occupe aucune fonction ni ne joue aucun rôle dans les affaires de l'Etat. "Je suis juste un Libyen qui fait ce qu'il peut pour son pays." La presse arabe a senti en lui l'héritier désigné. Pour elle, il est "le prince de Libye". Les chancelleries suivent et le considèrent ouvertement comme le dauphin présumé. Les chefs d'Etat qui le reçoivent, Jacques Chirac en tête, le traitent comme tel.

Mais Saïf Al-Islam nie toute éventualité de succession. Dans "l'Etat des masses", depuis la "grande révolution" kadhafienne du 1er  septembre 1969, il n'y a pas d'élections, pas de Constitution, pas de liberté d'association, pas de partis politiques, pas d'information libre. Même aujourd'hui, où il est tant question d'ouverture, de réformes, de privatisations massives, la Libye du Guide, c'est d'abord un grand silence. "Surtout, ne me citez pas, j'aurais de gros ennuis." Avocats, professeurs, étudiants, intellectuels, diplomates, hommes d'affaires, nul n'ose encore s'exprimer ouvertement. L'ouverture à l'extérieur est réelle, le changement stratégique. Mais nul n'ignore en Libye qu'il suffirait que le Frère-Guide de la révolution se lève un jour du mauvais pied pour tout refermer en une seule proclamation.

Les détentions au secret, les exécutions publiques, les assassinats d'opposants, les brutalités et les tortures systématiques qui ont émaillé les trente-quatre années d'existence de la Jamahiriya "tendent à disparaître", note un chercheur. "Mais le long chemin de sang subi par les Libyens a marqué les esprits pour plusieurs générations."Ces deux dernières années, Saïf Al-Islam a obtenu la libération de plusieurs centaines de détenus politiques et, pour la première fois depuis quinze ans, une délégation d'Amnesty International a été autorisée en février à visiter les prisons. Selon l'un de ses membres, il reste "plusieurs centaines"de détenus politiques dans les geôles du colonel.

"Politiques  ? Non", se renfrogne le Glaive. Pour lui comme pour son père, qui cite à tout-va l'"exemple" de George Bush et de ses cages de Guantanamo, les islamistes emprisonnés "ne sont que des terroristes dangereux". Dans ce pays grand comme trois fois la France, mais à 90  % désertique et peu peuplé (5,5  millions d'âmes), les "masses" sont censées se gouverner seules, via des comités populaires alternativement contrôlés par les séides du colonel - armée, police politique, comités révolutionnaires. "Mon père est un visionnaire qui n'est ni roi ni président, affirme le fils du "Berger de Syrte". Il n'a donc aucune charge héréditaire à transmettre." Il peut être très péremptoire, l'héritier présumé. Mais, dans un texte daté du 13  décembre 2003, signé de lui et diffusé sur son site Internet (www.gaddaficharity.org), le même jure aussi que la Libye "n'a pas ni ne cherche à obtenir d'armes de destruction massive, nucléaires, chimiques ou biologiques." Or on sait maintenant, grâce aux inspections dûment autorisées par le "caïd" pour parfaire sa rentrée en grâce, que ses programmes atomiques étaient au contraire très avancés. Saïf Al-Islam est un politique...

Pensée du désert ou désert de la pensée comme on voudra, la "troisième théorie universelle" contenue dans le Petit Livre vert du colonel est toujours d'actualité. Censée développer un système à mi-chemin entre socialisme et capitalisme, "la théorie est démocratique et superbe", commente le fils préféré. "C'est sa pratique, affreuse, et sa mise en œuvre, ratée, qui doivent être réformées."Des groupes d'études "y travaillent", répète-t-il depuis deux ans. Les Libyens pourront-ils un jour choisir librement leurs dirigeants par les urnes  ? "Ce n'est pas qu'une question de vote, nous devons trouver le moyen d'insérer le peuple dans les mécanismes de décision", tranche le dauphin présumé.

Pour l'instant, rien ne presse. Trop contente de pouvoir montrer au moins un dictateur arabe ayant pris suffisamment peur après l'invasion irakienne pour ouvrir ses arsenaux interdits aux inspections, l'administration Bush, qui s'apprête à rouvrir son ambassade à Tripoli, aussi bien que Tony Blair, attendu incessamment dans la capitale libyenne, ne se montrent guère regardants sur le chapitre des libertés publiques. Le clan direct du colonel Kadhafi compte six enfants. Tous sont plus ou moins mêlés à l'administration du pays et à ses plus juteuses opérations financières. Il y a quelques années, ce n'est pas Saïf, mais son cadet d'un an, Saadi, réputé proche de la ligne dure de la révolution, qui semblait promis aux plus hautes destinées. Et puis, buteur raté, le cadet semble finalement se contenter de diriger la Ligue nationale de football. Quant à la sœur, la belle et blonde Aïcha, "la Claudia Schiffer de Libye", dit la presse italienne, on raconte à Tripoli que la politique lui aurait bien plu. Elle dirige elle aussi une organisation humanitaire. Mais, dans la société traditionnelle bédouine qu'est largement restée la Libye, "les femmes ne peuvent pas encore jouer ce genre de rôle", sourit un journaliste du cru.

Saïf, lui, a l'oreille du caïd et, très vite, le père lui a donné les moyens de ses ambitions. Fin 1994, à peine frais émoulu de l'université Al-Fatah de Tripoli, un diplôme d'architecte en poche, il est chargé de concevoir un grand complexe immobilier avec hôtel, mosquée et logements. Bientôt, les projets se multiplient  : villas, complexe sportif, centre de loisirs, etc. En Libye, le Glaive est célèbre. A l'extérieur, il n'existe pas encore. C'est en août  2000 qu'il entre en pleine lumière. La Fondation créée trois ans plus tôt, "avec l'aide initiale de -son- père", reconnaît-il, s'entremet dans l'affaire des otages du groupe Abou Sayyaf de Jolo (Philippines).

La Jamahiriya, qui a financé des années durant tous les groupes indépendantistes ou sécessionnistes armés de la planète, de l'IRA irlandaise aux Canaques néo-calédoniens, verse une rançon estimée à 25  millions de dollars. Six otages occidentaux sont libérés. La France remercie et évoque "l'amélioration des relations". Le chancelier allemand Gerhard Schröder souligne que, "sans le colonel Kadhafi et son fils, rien n'aurait été possible". La rédemption de l'"Etat des masses" commence. Aussi calme et pondéré que son père apparaît coléreux, fantasque et violent, Saïf Al-Islam est le nouveau visage du régime, "jeune, dynamique, résolument moderne", écrivent les gazettes. Embargo américain, dures sanctions onusiennes  : l'économie libyenne, au surplus gérée n'importe comment, est en lambeaux. Entre  1970 et 2003 la production pétrolière, unique rente du pays après l'échec de tous les projets de diversification, a baissé de moitié. La Jamahiriya est seule, isolée, mise au ban.

Le Glaive a vu le jour à Tripoli, le 25  juin 1972, à l'intérieur même de la grande caserne militaire de Bal el-Azizya, où réside encore le colonel, entre "une maison modeste" et la grande tente bédouine où il reçoit. Le 15  avril 1986, quand le président Ronald Reagan fait bombarder le site avec comme objectif déclaré de tuer "le chien enragé du Proche-Orient", le futur espoir libyen a 14 ans. Les bombardements ont fait 43  morts, dont la petite dernière de la famille, un bébé adopté de quelques mois. Saïf n'a pas oublié. "C'était très déplaisant. Mais l'événement a contribué à former ma nouvelle personnalité, plus mûre. Vous connaissez le proverbe arabe  : "Le coup qui ne brise pas ton dos te rend plus fort."" Quinze ans plus tard, il s'activera comme personne pour faire la paix avec l'Amérique. Passionné, dit-il, par les grands auteurs allemands, il philosophe  : "Il y a un temps pour haïr et un temps pour la paix."

Financée on ne sait trop comment - le FMI commence tout juste à percer l'opacité des comptes de la Jamahiriya -, la Fondation Kadhafi, dont on ignore même le budget, mais qui joue presque ouvertement le rôle d'un ministère bisde la diplomatie, s'entremet dans tous les sales dossiers que traîne encore le régime. C'est elle qui mettra en place le règlement des affaires Lockerbie (1988) et de l'avion français d'UTA qui a explosé en 1989 au-dessus du Niger - 270  morts dans le premier attentat, 170 dans le second. Dans les deux affaires, suite à l'inculpation de plusieurs de ses ressortissants, la Libye reconnaît non pas sa culpabilité, mais sa "responsabilité". Et elle paye  : autour de 3  milliards de dollars d'indemnités pour les familles des victimes. "Le prix de la paix", résume Saïf, qui, comme son père, pense qu'il s'agit là d'une sorte d'extorsion du fort au faible.

Aujourd'hui, alors que toutes les majors pétrolières américaines reviennent en Tripolitaine, "la révolution est terminée", constate le jeune Kadhafi. Avec le monde anglo-saxon en général, avec l'Allemagne aussi bien qu'avec l'ancien colonisateur italien, tous les liens sont rétablis. En deux ans, Silvio Berlusconi a déjà accompli deux pèlerinages dans la tente du caïd. Avec la France, "ce n'est pas la lune de miel", confie le fils du chef. "Mais j'ai confiance en Jacques Chirac, ajoute-t-il. L'affaire UTA réglée, nous attendons de voir comment la France va réagir. Si elle veut sincèrement et sérieusement tourner la page, nous répondrons."

Anglophone, germanophone et partiellement francophone, Saïf Al-Islam n'est pas particulièrement francophile. Dans les années 1990, quand il voulait parfaire son éducation universitaire, Paris lui avait refusé un visa d'étudiant. "Discrimination fondée uniquement sur mon nom", commente l'intéressé, qui n'a "pas oublié"l'affront. Finalement, c'est l'Autriche qui l'accueillera, et c'est là-bas qu'il obtiendra sa licence en administration des affaires. De ces années heureuses où le très croyant "serviteur d'Allah" d'aujourd'hui laissera plutôt le souvenir d'un playboy flamboyant menant grand train avec la fortune de papa, notre homme, toujours célibataire, nouera deux amitiés importantes. La première avec Choukri Ganem, un Libyen libéral formé aux Etats-Unis, alors numéro trois de l'OPEP à Vienne et qui est aujourd'hui le chef réformiste du gouvernement libyen. C'est Saïf qui a insisté auprès du colonel pour qu'il l'engage.

La seconde relation nouée ces années-là est plus embarrassante. Il s'agit de Jörg Haider, le chef de la droite populiste autrichienne. Le Glaive ne renie rien  : "C'est un ami, nous chassons ensemble, il vient chez moi, je vais chez lui." Cette proximité n'est- elle pas un peu gênante  ? "Non. Nous avons de bonnes relations avec presque tous les politiciens de la droite extrême européenne. J'ignore pourquoi, mais c'est ainsi."On insiste  : "Yeah. Peut-être avons-nous quelques points communs, je ne sais pas..."

Patrice Claude

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 04.03.04


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