Artisan du retour de la Libye au sein de la
communauté internationale, le fils aîné de la seconde épouse du
colonel Kadhafi est aussi le dauphin présumé du chef de la
Jamahiriya.
L'oeil écoute, l'oreille sélectionne. Inconnu il y a quatre ans,
Saïf Al-Islam Kadhafi est déjà un pro de la communication. En Libye,
le fils aîné de la seconde épouse du colonel Kadhafi est un sultan
qui chasse au faucon dans le désert, élève des tigres et des pumas.
Ici, à Londres, l'homme a pris
l'apparence d'un golden boy de la City.
Blue-jean de grand faiseur, chemise ouverte, large sourire
vendeur. Ce matin, dans le salon très anglais de son hôtel
particulier d'Hyde Park, le "Glaive de l'islam" - son nom en arabe -
la joue modeste, sympa, détendu. A l'extérieur de l'immeuble, sous
l'auvent à colonnes battu par la pluie, ni plaque ni garde en armes.
Discrétion égale tranquillité. Dans le décor gris perle du salon, le
secrétaire qui prend des notes est libyen, le maître d'hôtel qui
sert le jus d'orange, britannique.
Grand, svelte, élégant, le président de la Fondation
internationale Kadhafi des organisations caritatives est un homme
heureux. Les affaires marchent bien. Après vingt années de mise au
ban international, la Grande Jamahiriya arabe et socialiste de Libye
sort du purgatoire et rentre au pas de course dans le concert des
nations. Et c'est en partie grâce à lui. Sur le chemin de Canossa
qu'a finalement décidé d'emprunter l'imprévisible colonel, Saïf est
l'éclaireur, le guide du Guide en quelque sorte. Ou son masque le
plus affable, comme on voudra.
Officiellement, ce grand garçon de 32 ans bientôt n'est
rien. A l'instar de son père, qui s'est défait de tous ses titres il
y a des années - ce qui lui permet, sans convaincre évidemment
quiconque, de plaider régulièrement l'innocence dans la triste
situation libyenne -, le Glaive n'occupe aucune fonction ni ne joue
aucun rôle dans les affaires de l'Etat. "Je suis juste un Libyen
qui fait ce qu'il peut pour son pays." La presse arabe a senti
en lui l'héritier désigné. Pour elle, il est "le prince de
Libye". Les chancelleries suivent et le considèrent ouvertement
comme le dauphin présumé. Les chefs d'Etat qui le reçoivent, Jacques
Chirac en tête, le traitent comme tel.
Mais Saïf Al-Islam nie toute éventualité de succession. Dans
"l'Etat des masses", depuis la "grande révolution" kadhafienne du
1er septembre 1969, il n'y a pas d'élections, pas de
Constitution, pas de liberté d'association, pas de partis
politiques, pas d'information libre. Même aujourd'hui, où il est
tant question d'ouverture, de réformes, de privatisations massives,
la Libye du Guide, c'est d'abord un grand silence. "Surtout, ne
me citez pas, j'aurais de gros ennuis." Avocats, professeurs,
étudiants, intellectuels, diplomates, hommes d'affaires, nul n'ose
encore s'exprimer ouvertement. L'ouverture à l'extérieur est réelle,
le changement stratégique. Mais nul n'ignore en Libye qu'il
suffirait que le Frère-Guide de la révolution se lève un jour du
mauvais pied pour tout refermer en une seule proclamation.
Les détentions au secret, les exécutions publiques, les
assassinats d'opposants, les brutalités et les tortures
systématiques qui ont émaillé les trente-quatre années d'existence
de la Jamahiriya "tendent à disparaître", note un chercheur.
"Mais le long chemin de sang subi par les Libyens a marqué les
esprits pour plusieurs générations."Ces deux dernières années,
Saïf Al-Islam a obtenu la libération de plusieurs centaines de
détenus politiques et, pour la première fois depuis quinze ans, une
délégation d'Amnesty International a été autorisée en février à
visiter les prisons. Selon l'un de ses membres, il reste
"plusieurs centaines"de détenus politiques dans les geôles du
colonel.
"Politiques ? Non", se renfrogne le Glaive. Pour lui
comme pour son père, qui cite à tout-va l'"exemple" de George
Bush et de ses cages de Guantanamo, les islamistes emprisonnés
"ne sont que des terroristes dangereux". Dans ce pays grand
comme trois fois la France, mais à 90 % désertique et peu
peuplé (5,5 millions d'âmes), les "masses" sont censées
se gouverner seules, via des comités populaires alternativement
contrôlés par les séides du colonel - armée, police politique,
comités révolutionnaires. "Mon père est un visionnaire qui n'est
ni roi ni président, affirme le fils du "Berger de Syrte". Il
n'a donc aucune charge héréditaire à transmettre." Il peut être
très péremptoire, l'héritier présumé. Mais, dans un texte daté du 13
décembre 2003, signé de lui et diffusé sur son site Internet
(www.gaddaficharity.org), le même jure aussi que la Libye "n'a
pas ni ne cherche à obtenir d'armes de destruction massive,
nucléaires, chimiques ou biologiques." Or on sait maintenant,
grâce aux inspections dûment autorisées par le "caïd" pour parfaire
sa rentrée en grâce, que ses programmes atomiques étaient au
contraire très avancés. Saïf Al-Islam est un politique...
Pensée du désert ou désert de la pensée comme on voudra, la
"troisième théorie universelle" contenue dans le Petit Livre
vert du colonel est toujours d'actualité. Censée développer un
système à mi-chemin entre socialisme et capitalisme, "la théorie
est démocratique et superbe", commente le fils préféré.
"C'est sa pratique, affreuse, et sa mise en œuvre, ratée, qui
doivent être réformées."Des groupes d'études "y
travaillent", répète-t-il depuis deux ans. Les Libyens
pourront-ils un jour choisir librement leurs dirigeants par les
urnes ? "Ce n'est pas qu'une question de vote, nous devons
trouver le moyen d'insérer le peuple dans les mécanismes de
décision", tranche le dauphin présumé.
Pour l'instant, rien ne presse. Trop contente de pouvoir montrer
au moins un dictateur arabe ayant pris suffisamment peur après
l'invasion irakienne pour ouvrir ses arsenaux interdits aux
inspections, l'administration Bush, qui s'apprête à rouvrir son
ambassade à Tripoli, aussi bien que Tony Blair, attendu incessamment
dans la capitale libyenne, ne se montrent guère regardants sur le
chapitre des libertés publiques. Le clan direct du colonel Kadhafi
compte six enfants. Tous sont plus ou moins mêlés à l'administration
du pays et à ses plus juteuses opérations financières. Il y a
quelques années, ce n'est pas Saïf, mais son cadet d'un an, Saadi,
réputé proche de la ligne dure de la révolution, qui semblait promis
aux plus hautes destinées. Et puis, buteur raté, le cadet semble
finalement se contenter de diriger la Ligue nationale de football.
Quant à la sœur, la belle et blonde Aïcha, "la Claudia Schiffer
de Libye", dit la presse italienne, on raconte à Tripoli que la
politique lui aurait bien plu. Elle dirige elle aussi une
organisation humanitaire. Mais, dans la société traditionnelle
bédouine qu'est largement restée la Libye, "les femmes ne peuvent
pas encore jouer ce genre de rôle", sourit un journaliste du
cru.
Saïf, lui, a l'oreille du caïd et, très vite, le père lui a donné
les moyens de ses ambitions. Fin 1994, à peine frais émoulu de
l'université Al-Fatah de Tripoli, un diplôme d'architecte en poche,
il est chargé de concevoir un grand complexe immobilier avec hôtel,
mosquée et logements. Bientôt, les projets se multiplient :
villas, complexe sportif, centre de loisirs, etc. En Libye, le
Glaive est célèbre. A l'extérieur, il n'existe pas encore. C'est en
août 2000 qu'il entre en pleine lumière. La Fondation créée
trois ans plus tôt, "avec l'aide initiale de -son- père",
reconnaît-il, s'entremet dans l'affaire des otages du groupe Abou
Sayyaf de Jolo (Philippines).
La Jamahiriya, qui a financé des années durant tous les groupes
indépendantistes ou sécessionnistes armés de la planète, de l'IRA
irlandaise aux Canaques néo-calédoniens, verse une rançon estimée à
25 millions de dollars. Six otages occidentaux sont libérés.
La France remercie et évoque "l'amélioration des relations".
Le chancelier allemand Gerhard Schröder souligne que, "sans le
colonel Kadhafi et son fils, rien n'aurait été possible". La
rédemption de l'"Etat des masses" commence. Aussi calme et pondéré
que son père apparaît coléreux, fantasque et violent, Saïf Al-Islam
est le nouveau visage du régime, "jeune, dynamique, résolument
moderne", écrivent les gazettes. Embargo américain, dures
sanctions onusiennes : l'économie libyenne, au surplus gérée
n'importe comment, est en lambeaux. Entre 1970 et 2003 la
production pétrolière, unique rente du pays après l'échec de tous
les projets de diversification, a baissé de moitié. La Jamahiriya
est seule, isolée, mise au ban.
Le Glaive a vu le jour à Tripoli, le 25 juin 1972, à
l'intérieur même de la grande caserne militaire de Bal el-Azizya, où
réside encore le colonel, entre "une maison modeste" et la
grande tente bédouine où il reçoit. Le 15 avril 1986, quand le
président Ronald Reagan fait bombarder le site avec comme objectif
déclaré de tuer "le chien enragé du Proche-Orient", le futur
espoir libyen a 14 ans. Les bombardements ont fait 43 morts,
dont la petite dernière de la famille, un bébé adopté de quelques
mois. Saïf n'a pas oublié. "C'était très déplaisant. Mais
l'événement a contribué à former ma nouvelle personnalité, plus
mûre. Vous connaissez le proverbe arabe : "Le coup qui ne
brise pas ton dos te rend plus fort."" Quinze ans plus tard, il
s'activera comme personne pour faire la paix avec l'Amérique.
Passionné, dit-il, par les grands auteurs allemands, il philosophe
: "Il y a un temps pour haïr et un temps pour la
paix."
Financée on ne sait trop comment - le FMI commence tout juste à
percer l'opacité des comptes de la Jamahiriya -, la Fondation
Kadhafi, dont on ignore même le budget, mais qui joue presque
ouvertement le rôle d'un ministère bisde la diplomatie,
s'entremet dans tous les sales dossiers que traîne encore le régime.
C'est elle qui mettra en place le règlement des affaires Lockerbie
(1988) et de l'avion français d'UTA qui a explosé en 1989 au-dessus
du Niger - 270 morts dans le premier attentat, 170 dans le
second. Dans les deux affaires, suite à l'inculpation de plusieurs
de ses ressortissants, la Libye reconnaît non pas sa culpabilité,
mais sa "responsabilité". Et elle paye : autour de 3
milliards de dollars d'indemnités pour les familles des
victimes. "Le prix de la paix", résume Saïf, qui, comme son
père, pense qu'il s'agit là d'une sorte d'extorsion du fort au
faible.
Aujourd'hui, alors que toutes les majors pétrolières américaines
reviennent en Tripolitaine, "la révolution est terminée",
constate le jeune Kadhafi. Avec le monde anglo-saxon en général,
avec l'Allemagne aussi bien qu'avec l'ancien colonisateur italien,
tous les liens sont rétablis. En deux ans, Silvio Berlusconi a déjà
accompli deux pèlerinages dans la tente du caïd. Avec la France,
"ce n'est pas la lune de miel", confie le fils du chef.
"Mais j'ai confiance en Jacques Chirac, ajoute-t-il.
L'affaire UTA réglée, nous attendons de voir comment la France va
réagir. Si elle veut sincèrement et sérieusement tourner la page,
nous répondrons."
Anglophone, germanophone et partiellement francophone, Saïf
Al-Islam n'est pas particulièrement francophile. Dans les années
1990, quand il voulait parfaire son éducation universitaire, Paris
lui avait refusé un visa d'étudiant. "Discrimination fondée
uniquement sur mon nom", commente l'intéressé, qui n'a "pas
oublié"l'affront. Finalement, c'est l'Autriche qui
l'accueillera, et c'est là-bas qu'il obtiendra sa licence en
administration des affaires. De ces années heureuses où le très
croyant "serviteur d'Allah" d'aujourd'hui laissera plutôt le
souvenir d'un playboy flamboyant menant grand train avec la fortune
de papa, notre homme, toujours célibataire, nouera deux amitiés
importantes. La première avec Choukri Ganem, un Libyen libéral formé
aux Etats-Unis, alors numéro trois de l'OPEP à Vienne et qui est
aujourd'hui le chef réformiste du gouvernement libyen. C'est Saïf
qui a insisté auprès du colonel pour qu'il l'engage.
La seconde relation nouée ces années-là est plus embarrassante.
Il s'agit de Jörg Haider, le chef de la droite populiste
autrichienne. Le Glaive ne renie rien : "C'est un ami, nous
chassons ensemble, il vient chez moi, je vais chez lui." Cette
proximité n'est- elle pas un peu gênante ? "Non. Nous avons
de bonnes relations avec presque tous les politiciens de la droite
extrême européenne. J'ignore pourquoi, mais c'est ainsi."On
insiste : "Yeah. Peut-être avons-nous quelques points
communs, je ne sais pas..."
Patrice Claude