Huis-clos, promiscuité entre hommes et femmes, pratiques
quasi-magiques et rythmes envoûtants, le zar suscite méfiance et
fascination.« Ne va pas là, ce ne sont pas des gens bien.
» Voilà ce que l'on vous chuchote à l'oreille si vous cherchez
le lieu où se pratique le zar dans le quartier Abu Soud du vieux
Caire. L'endroit est repérable de loin par le bruit des percussions
qui résonnent à travers une fenêtre grillagée. On y pénètre par un
couloir étroit à l'entrée duquel veille Abu Alaq, l'homme chargé du
bughul (l'encens). Pas question en effet de prendre part au zar sans
avoir d'abord satisfait au rituel de l'encens. Abu Alaq répand la
fumée sur les mains et le visage des adeptes moyennant une
participation financière. On entre alors dans la petite pièce aux
murs verts où sont adossées une quinzaine de femmes. Amal vient tous
les mardis mais comme la plupart des femmes présentes, elle ne veut
pas donner la raison de sa présence : « C'est-à-dire... je
suis un peu fatiguée. » On n'en saura pas davantage : elle
s'empresse de pénétrer dans la salle et rentre en transe quelques
minutes plus tard. Aujourd'hui, c'est le groupe de musiciens Abu El
Gheit qui a ouvert la cérémonie. Les quatre hommes forment un
demi-cercle ouvert vers les femmes : ils chantent accompagnés du nay
(flûte traditionnelle), de tambours et de percussions. À leurs pieds
un braséro de charbons se consume, laissant échapper une apaisante
odeur d'encens. Dans la pièce voisine, le groupe de musiciennes
Misri attend de prendre la relève. Là encore, aucune ne souhaite
parler. Oum Samih, la Kudiya, celle qui mène le groupe, pose ses
conditions : « Si tu veux des renseignements, tu dois payer.
» Le monde du zar est, à l'image de ces silences, difficile
d'accès. Saja Harfouche, chercheuse en ethnomusicologie au Cedej
(centre d'études et de documentation économiques et juridiques) en a
fait l'expérience au cours de ses recherches : « Au début ça n'a
pas été facile parce que je n'étais pas introduite par une adepte.
Les musiciens essaient de te décourager en te réclamant de l'argent.
En fait, ils se protègent car ils ne savent pas comment tu vas
utiliser leur savoir. »
Des pratiques taboues Il faut dire que les adeptes de ce
rituel de possession -des femmes souvent issues d'un milieu
populaire- ne sont pas bien vues par la société : « C'est
simple, aujourd'hui le zar est chassé par tout le monde, estime
Ahmed El Maghrabi, fondateur de l'ECCA (l'Egyptian center for
culture and art). Par les islamistes, par les intellectuels et
par le gouvernement qui n'a pas intérêt à se mettre à dos ces deux
courants. » Résultat, les groupes qui pratiquent le zar font
parfois l'objet d'attaques sournoises. « Il y a un peu plus d'un
an, raconte t-il, une équipe de télévision du Qatar est
venue filmer une cérémonie. Ils se sont présentés comme des amis,
ils ont mis en confiance les femmes pour les faire parler. Tout ça
pour un documentaire qui a fait une critique acerbe du zar !
» Il est vrai qu'au premier abord, le rituel a de quoi
surprendre. Une femme persuadée d'être possédée par un esprit
mauvais va recourir au zar pour pouvoir vivre en paix avec lui. Elle
est prise en charge par une kudiya, détentrice des secrets des
génies, qui va d'abord identifier l'esprit à l'origine des maladies
ou des souffrances de la possédée. Commence ensuite un véritable
parcours initiatique que le docteur Howeida, psychologue et
chercheuse en thérapie du mouvement à l'hôpital Behman du Caire, a
étudié : « À travers la musique, la danse qui accompagnent la
transe, l'usage d'objets rituels comme l'encens et les sacrifices
d'animaux, la patiente apprend à cohabiter avec ses démons. »
Les plus sceptiques en sourient, les plus critiques, eux, se
réfèrent à l'islam et aux hadith pour dénoncer cette pratique.
Ainsi, la position des oulémas a tendance à stigmatiser les
cérémonies de zar, les accusant de contredire des principes
fondamentaux de l'islam. « Le zar n'est pas mentionné dans
le Coran, explique le docteur Mohamed Mosaad, psychiatre et
anthropologue, auteur d'une thèse intitulée Islam and
postmodernity . Cette pratique n'a jamais été introduite
par le prophète Mohammed. L'islam se doit de préserver la religion
telle qu'elle était pratiquée par le prophète. » Autre argument
avancé : celui de la responsabilité de l'homme. « Les musulmans
ne peuvent pas rejeter la responsabilité de leur comportement sur
les djinns, souligne Mohamed Mosaad. Une femme est venue me
voir un jour. Elle m'a expliqué qu'elle avait des relations
sexuelles avec le frère de son mari et qu'elle était possédée par un
djinn qui la poussait à faire cela. Je lui ai répondu qu'elle était
responsable de ses actes et que ce n'est pas avec un djinn qu'elle
devait régler ses problèmes sexuels mais avec son mari. » Parmi
les critiques, celle qui consiste à taxer le zar de pratique pour
les débauchées est particulièrement virulente. Amal, comme la
plupart des femmes qui participent au rituel, se dévoile malgré la
présence d'hommes. « C'est un lieu mixte, rappelle Saja
Harfouche, les femmes y côtoient des musiciens avec lesquels
elles peuvent se permettre des choses qui leur sont interdites à
l'extérieur. » D'autres se mettent à fumer en pleine transe
puis éteignent leur cigarette quand les instruments se taisent.
Celles qui sont possédées par l'esprit chrétien vont même jusqu'à
consommer de l'alcool. En satisfaisant ainsi le “ djinn moine ” ,
surnommé El Deir, elle se réconcilie avec lui. « Toutes ces
pratiques sont évidemment très mal vues », constate Saja
Harfouche. L'islam modéré n'en demeure pas moins tolérant. « Al
Azhar accepte le zar comme une manifestation traditionnelle de
superstition mais qui ne relève pas de l'islam, souligne Ahmed
El Maghrabi. Je pense au contraire que c'est le point de
rencontre entre la mythologie populaire issue de la culture païenne
et l'islam. »
Des musiques en voie de disparition Difficile pourtant de
s'accorder sur les origines de ces cérémonies de possession, que
l'on retrouve de l'Éthiopie jusqu'en Iran en passant par le Soudan
et le Golfe persique. Pour Ahmed El Maghrabi, il faut remonter aux
temps pharaoniques : « Sur certains papyrus sont représentés des
personnages en transe venus d'Afrique noire, explique-t-il. Le
zar a probablement été introduit par des esclaves soudanais et
éthiopiens. » Mais tout comme la musique copte censée remonter à
l'époque pharaonique, les preuves tangibles font défaut. « Avant
de discuter des origines, le plus urgent est d'en sauvegarder une
trace car c'est une musique en voie de disparition »,
s'inquiète Ahmad El Maghrabi. « Le zar est en train de changer
de forme, note également Saja Harfouche. Aujourd'hui, trois groupes
de musique se succèdent au cours du zar, mais pour deux d'entre eux
la relève n'est plus assurée. À court terme ils vont disparaître.
» Il s'agit du groupe Misri, constitué uniquement de femmes et
du groupe mixte El Tambura, du nom de cette grande lyre, véritable
instrument sacré du zar. « Dans toute l'Égypte, il ne reste
qu'une trentaine de musiciens pour l'ensemble de ces deux groupes
», estime Ahmad El Maghrabi.
D'où le travail mené par l'Egyptian center for culture and art
qui entreprend depuis un an l'enregistrement du répertoire des
groupes Misri et Tambura. L'objectif est de conserver les musiques
et de les mettre au service des chercheurs et des musiciens. «
J'essaie de lancer un mouvement qui s'inspirerait de la
tradition musicale du zar pour lui donner une nouvelle vie ,
explique Ahmed El Maghrabi. En la mixant avec la musique techno
par exemple. » Apparemment l'idée fait son chemin : le groupe
français Haze sortira d'ici deux mois un album mêlant musiques
populaires traditionnelles et musiques électroniques. Son DJ,
Gérard, s'enthousiasme : « C'est incroyable comme la musique du
zar se marie naturellement avec l'électronique ! Finalement ce n'est
pas étonnant quand on voit le tempo auquel les musiciens parviennent
: ils atteignent parfois les trois battements par seconde, c'est du
délire ! » La composition musicale du zar est en effet d'une
incroyable richesse : pleine de mouvements, de crescendo, violente
parfois puis douce ensuite, elle pénètre dans l'univers intérieur
des malades pour les soulager. Les musiciens ont un véritable don
d'écoute qui leur permet de comprendre et d'aider les femmes. Ils
chantent de longues tirades musicales, histoire d'établir le
dialogue avec les djinns pour négocier un accord de pacification
avec la personne possédée. « Le but de la cérémonie n'est pas
d'exorciser les esprits mauvais mais d'apprendre à vivre avec eux,
précise Saja Harfouche. Il ne s'agit pas d'exorcisme mais
d'adorcisme. » La musicologue regrette que l'aspect
psychologique du rituel ait été abordé jusqu'à maintenant de façon
plutôt misérabiliste. « On parle souvent des adeptes comme de
femmes perdues, souffrant d'une pression sociale très forte, de
lourdes dépressions et qui ont besoin du zar pour se défouler.
»
Fonctions thérapeutiques Pour beaucoup de psychiatres cette
fonction cathartique paraît en effet évidente. Loin d'être négative,
elle présente un véritable intérêt thérapeutique. Le docteur Howeida
a abordé le sujet dans sa thèse. De cette étude, elle a gardé une
conviction : en empruntant des idées au zar pour les transposer à un
niveau purement médical, on peut améliorer l'aide apportée aux
patients. « Bien sûr, il ne s'agit pas de dire au malade, va
faire un zar, tu as un esprit mauvais en toi. Mais par exemple, on
peut lui proposer de s'exprimer par le mouvement, on peut même
imaginer de faire brûler de l'encens pour qu'il se sente dans un
environnement rassurant : c'est rarement le cas dans les hôpitaux !
» Une vision positive du zar qui ne doit cependant pas conduire
à surestimer ses fonctions thérapeutiques. Le docteur Magdi Rifat,
psychiatre, reste prudent : « Pour des personnes qui souffrent
d'anxiété ou de problèmes émotionnels, le zar peut faire office de
psychothérapie. Mais dans les cas graves comme la schizophrénie,
cela ne résoudra rien. » Pour preuve, ces patients qui viennent
consulter un psychiatre après avoir essayé le zar : « J'ai déjà
reçu une personne, raconte le docteur Rifat, qui avait des
hallucinations, entendait des voix et se comportait d'une drôle de
façon. Sa famille a dû se rendre à l'évidence : le zar n'avait rien
amélioré. » Mais il est vrai que dans les milieux populaires,
le recours au zar peut être mieux accepté que la visite chez le
psychothérapeute : « Si une femme dit à son mari qu'elle veut
aller voir un psy, il va aussitôt penser qu'elle est folle »,
ajoute le docteur Howeida. Les médecins mettent aussi en garde
contre les dangers liés à cette pratique. Pour le docteur Howeida,
certaines pathologies peuvent même être aggravées : « On peut
imaginer que des patients qui sont sous traitement soient tentés de
tout arrêter par découragement pour essayer le zar. Les conséquences
risquent d'être désastreuses car cela ne remplace certainement pas
les médicaments quand ils sont nécessaires. » Reste que les
adeptes ne souffrent pas toutes de troubles psychiques. Certaines
viennent car elles ont du mal à s'intégrer à la société, « c'est
le cas des femmes qui n'arrivent pas à se marier ou qui souffrent de
stérilité », précise Saja Harfouche. Pour d'autres, c'est un
problème physique qui les a conduites jusque-là. Au final, la
plupart deviennent des habituées du rassemblement hebdomadaire, de
manière active ou non. C'est ce qu'a constaté le docteur Howeida : «
J'ai rencontré une femme qui avait pris l'habitude de faire un
zar chaque année vers le mois de juin pour se sentir bien. Le reste
du temps elle venait simplement pour rencontrer d'autres femmes.
» Il suffit d'assister à un rituel pour se convaincre de ce
rôle social : toutes les femmes se connaissent et établissent entre
elles des relations d'amitié. « Certaines personnes organisent
même des cérémonies privées ouvertes aux voisins qui n'ont pas les
moyens de s'en payer », rajoute Ahmed El Maghrabi. Le zar
devient alors un acte de charité. |
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