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Transes de l'ombre
Par Ségolène de Calan

Photo Nicolas Nilsson
 

Huis-clos, promiscuité entre hommes et femmes, pratiques quasi-magiques et rythmes envoûtants, le zar suscite méfiance et fascination.

« Ne va pas là, ce ne sont pas des gens bien. » Voilà ce que l'on vous chuchote à l'oreille si vous cherchez le lieu où se pratique le zar dans le quartier Abu Soud du vieux Caire. L'endroit est repérable de loin par le bruit des percussions qui résonnent à travers une fenêtre grillagée. On y pénètre par un couloir étroit à l'entrée duquel veille Abu Alaq, l'homme chargé du bughul (l'encens). Pas question en effet de prendre part au zar sans avoir d'abord satisfait au rituel de l'encens. Abu Alaq répand la fumée sur les mains et le visage des adeptes moyennant une participation financière. On entre alors dans la petite pièce aux murs verts où sont adossées une quinzaine de femmes. Amal vient tous les mardis mais comme la plupart des femmes présentes, elle ne veut pas donner la raison de sa présence : « C'est-à-dire... je suis un peu fatiguée. » On n'en saura pas davantage : elle s'empresse de pénétrer dans la salle et rentre en transe quelques minutes plus tard. Aujourd'hui, c'est le groupe de musiciens Abu El Gheit qui a ouvert la cérémonie. Les quatre hommes forment un demi-cercle ouvert vers les femmes : ils chantent accompagnés du nay (flûte traditionnelle), de tambours et de percussions. À leurs pieds un braséro de charbons se consume, laissant échapper une apaisante odeur d'encens. Dans la pièce voisine, le groupe de musiciennes Misri attend de prendre la relève. Là encore, aucune ne souhaite parler. Oum Samih, la Kudiya, celle qui mène le groupe, pose ses conditions : « Si tu veux des renseignements, tu dois payer. » Le monde du zar est, à l'image de ces silences, difficile d'accès. Saja Harfouche, chercheuse en ethnomusicologie au Cedej (centre d'études et de documentation économiques et juridiques) en a fait l'expérience au cours de ses recherches : « Au début ça n'a pas été facile parce que je n'étais pas introduite par une adepte. Les musiciens essaient de te décourager en te réclamant de l'argent. En fait, ils se protègent car ils ne savent pas comment tu vas utiliser leur savoir. »

Des pratiques taboues

Il faut dire que les adeptes de ce rituel de possession -des femmes souvent issues d'un milieu populaire- ne sont pas bien vues par la société : « C'est simple, aujourd'hui le zar est chassé par tout le monde, estime Ahmed El Maghrabi, fondateur de l'ECCA (l'Egyptian center for culture and art). Par les islamistes, par les intellectuels et par le gouvernement qui n'a pas intérêt à se mettre à dos ces deux courants. » Résultat, les groupes qui pratiquent le zar font parfois l'objet d'attaques sournoises. « Il y a un peu plus d'un an, raconte t-il, une équipe de télévision du Qatar est venue filmer une cérémonie. Ils se sont présentés comme des amis, ils ont mis en confiance les femmes pour les faire parler. Tout ça pour un documentaire qui a fait une critique acerbe du zar ! » Il est vrai qu'au premier abord, le rituel a de quoi surprendre. Une femme persuadée d'être possédée par un esprit mauvais va recourir au zar pour pouvoir vivre en paix avec lui. Elle est prise en charge par une kudiya, détentrice des secrets des génies, qui va d'abord identifier l'esprit à l'origine des maladies ou des souffrances de la possédée. Commence ensuite un véritable parcours initiatique que le docteur Howeida, psychologue et chercheuse en thérapie du mouvement à l'hôpital Behman du Caire, a étudié : « À travers la musique, la danse qui accompagnent la transe, l'usage d'objets rituels comme l'encens et les sacrifices d'animaux, la patiente apprend à cohabiter avec ses démons. »

Les plus sceptiques en sourient, les plus critiques, eux, se réfèrent à l'islam et aux hadith pour dénoncer cette pratique. Ainsi, la position des oulémas a tendance à stigmatiser les cérémonies de zar, les accusant de contredire des principes fondamentaux de l'islam. «  Le zar n'est pas mentionné dans le Coran, explique le docteur Mohamed Mosaad, psychiatre et anthropologue, auteur d'une thèse intitulée Islam and postmodernity . Cette pratique n'a jamais été introduite par le prophète Mohammed. L'islam se doit de préserver la religion telle qu'elle était pratiquée par le prophète. » Autre argument avancé : celui de la responsabilité de l'homme. « Les musulmans ne peuvent pas rejeter la responsabilité de leur comportement sur les djinns, souligne Mohamed Mosaad. Une femme est venue me voir un jour. Elle m'a expliqué qu'elle avait des relations sexuelles avec le frère de son mari et qu'elle était possédée par un djinn qui la poussait à faire cela. Je lui ai répondu qu'elle était responsable de ses actes et que ce n'est pas avec un djinn qu'elle devait régler ses problèmes sexuels mais avec son mari. » Parmi les critiques, celle qui consiste à taxer le zar de pratique pour les débauchées est particulièrement virulente. Amal, comme la plupart des femmes qui participent au rituel, se dévoile malgré la présence d'hommes. « C'est un lieu mixte, rappelle Saja Harfouche, les femmes y côtoient des musiciens avec lesquels elles peuvent se permettre des choses qui leur sont interdites à l'extérieur. » D'autres se mettent à fumer en pleine transe puis éteignent leur cigarette quand les instruments se taisent. Celles qui sont possédées par l'esprit chrétien vont même jusqu'à consommer de l'alcool. En satisfaisant ainsi le “ djinn moine ” , surnommé El Deir, elle se réconcilie avec lui. « Toutes ces pratiques sont évidemment très mal vues », constate Saja Harfouche. L'islam modéré n'en demeure pas moins tolérant. « Al Azhar accepte le zar comme une manifestation traditionnelle de superstition mais qui ne relève pas de l'islam, souligne Ahmed El Maghrabi. Je pense au contraire que c'est le point de rencontre entre la mythologie populaire issue de la culture païenne et l'islam. »

Des musiques en voie de disparition

Difficile pourtant de s'accorder sur les origines de ces cérémonies de possession, que l'on retrouve de l'Éthiopie jusqu'en Iran en passant par le Soudan et le Golfe persique. Pour Ahmed El Maghrabi, il faut remonter aux temps pharaoniques : « Sur certains papyrus sont représentés des personnages en transe venus d'Afrique noire, explique-t-il. Le zar a probablement été introduit par des esclaves soudanais et éthiopiens. » Mais tout comme la musique copte censée remonter à l'époque pharaonique, les preuves tangibles font défaut. « Avant de discuter des origines, le plus urgent est d'en sauvegarder une trace car c'est une musique en voie de disparition », s'inquiète Ahmad El Maghrabi. « Le zar est en train de changer de forme, note également Saja Harfouche. Aujourd'hui, trois groupes de musique se succèdent au cours du zar, mais pour deux d'entre eux la relève n'est plus assurée. À court terme ils vont disparaître. » Il s'agit du groupe Misri, constitué uniquement de femmes et du groupe mixte El Tambura, du nom de cette grande lyre, véritable instrument sacré du zar. « Dans toute l'Égypte, il ne reste qu'une trentaine de musiciens pour l'ensemble de ces deux groupes », estime Ahmad El Maghrabi.

D'où le travail mené par l'Egyptian center for culture and art qui entreprend depuis un an l'enregistrement du répertoire des groupes Misri et Tambura. L'objectif est de conserver les musiques et de les mettre au service des chercheurs et des musiciens. « J'essaie de lancer un mouvement qui s'inspirerait de la tradition musicale du zar pour lui donner une nouvelle vie , explique Ahmed El Maghrabi. En la mixant avec la musique techno par exemple. » Apparemment l'idée fait son chemin : le groupe français Haze sortira d'ici deux mois un album mêlant musiques populaires traditionnelles et musiques électroniques. Son DJ, Gérard, s'enthousiasme : « C'est incroyable comme la musique du zar se marie naturellement avec l'électronique ! Finalement ce n'est pas étonnant quand on voit le tempo auquel les musiciens parviennent : ils atteignent parfois les trois battements par seconde, c'est du délire ! » La composition musicale du zar est en effet d'une incroyable richesse : pleine de mouvements, de crescendo, violente parfois puis douce ensuite, elle pénètre dans l'univers intérieur des malades pour les soulager. Les musiciens ont un véritable don d'écoute qui leur permet de comprendre et d'aider les femmes. Ils chantent de longues tirades musicales, histoire d'établir le dialogue avec les djinns pour négocier un accord de pacification avec la personne possédée. « Le but de la cérémonie n'est pas d'exorciser les esprits mauvais mais d'apprendre à vivre avec eux, précise Saja Harfouche. Il ne s'agit pas d'exorcisme mais d'adorcisme. » La musicologue regrette que l'aspect psychologique du rituel ait été abordé jusqu'à maintenant de façon plutôt misérabiliste. « On parle souvent des adeptes comme de femmes perdues, souffrant d'une pression sociale très forte, de lourdes dépressions et qui ont besoin du zar pour se défouler. »

Fonctions thérapeutiques

Pour beaucoup de psychiatres cette fonction cathartique paraît en effet évidente. Loin d'être négative, elle présente un véritable intérêt thérapeutique. Le docteur Howeida a abordé le sujet dans sa thèse. De cette étude, elle a gardé une conviction : en empruntant des idées au zar pour les transposer à un niveau purement médical, on peut améliorer l'aide apportée aux patients. « Bien sûr, il ne s'agit pas de dire au malade, va faire un zar, tu as un esprit mauvais en toi. Mais par exemple, on peut lui proposer de s'exprimer par le mouvement, on peut même imaginer de faire brûler de l'encens pour qu'il se sente dans un environnement rassurant : c'est rarement le cas dans les hôpitaux ! » Une vision positive du zar qui ne doit cependant pas conduire à surestimer ses fonctions thérapeutiques. Le docteur Magdi Rifat, psychiatre, reste prudent : « Pour des personnes qui souffrent d'anxiété ou de problèmes émotionnels, le zar peut faire office de psychothérapie. Mais dans les cas graves comme la schizophrénie, cela ne résoudra rien. » Pour preuve, ces patients qui viennent consulter un psychiatre après avoir essayé le zar : « J'ai déjà reçu une personne, raconte le docteur Rifat, qui avait des hallucinations, entendait des voix et se comportait d'une drôle de façon. Sa famille a dû se rendre à l'évidence : le zar n'avait rien amélioré. » Mais il est vrai que dans les milieux populaires, le recours au zar peut être mieux accepté que la visite chez le psychothérapeute : « Si une femme dit à son mari qu'elle veut aller voir un psy, il va aussitôt penser qu'elle est folle », ajoute le docteur Howeida. Les médecins mettent aussi en garde contre les dangers liés à cette pratique. Pour le docteur Howeida, certaines pathologies peuvent même être aggravées : « On peut imaginer que des patients qui sont sous traitement soient tentés de tout arrêter par découragement pour essayer le zar. Les conséquences risquent d'être désastreuses car cela ne remplace certainement pas les médicaments quand ils sont nécessaires. » Reste que les adeptes ne souffrent pas toutes de troubles psychiques. Certaines viennent car elles ont du mal à s'intégrer à la société, « c'est le cas des femmes qui n'arrivent pas à se marier ou qui souffrent de stérilité », précise Saja Harfouche. Pour d'autres, c'est un problème physique qui les a conduites jusque-là. Au final, la plupart deviennent des habituées du rassemblement hebdomadaire, de manière active ou non. C'est ce qu'a constaté le docteur Howeida : « J'ai rencontré une femme qui avait pris l'habitude de faire un zar chaque année vers le mois de juin pour se sentir bien. Le reste du temps elle venait simplement pour rencontrer d'autres femmes. » Il suffit d'assister à un rituel pour se convaincre de ce rôle social : toutes les femmes se connaissent et établissent entre elles des relations d'amitié. « Certaines personnes organisent même des cérémonies privées ouvertes aux voisins qui n'ont pas les moyens de s'en payer », rajoute Ahmed El Maghrabi. Le zar devient alors un acte de charité.
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