Avant d'être censuré, le site Internet du
baasiste Ayman Abdel Nour était parvenu à diffuser une image
plurielle du pays
Damas de notre envoyée spéciale
Le dépit d'Ayman Abdel Nour est à la mesure de l'enthousiasme
qu'il avait mis à créer et à animer le site Internet d'information
"Tous pour la Syrie" (all4syria.
org). Depuis près de deux mois,
l'accès à cette tribune libre a été bloqué, en Syrie, par l'un ou
l'autre des organes du pouvoir. "Ils se renvoient mutuellement la
responsabilité de cette mesure, ou disent qu'il s'agit d'un problème
technique", s'emporte ce quadragénaire amoureux de son pays.
"Je suis chrétien syriaque et c'est de là que vient le nom de la
Syrie ; pour moi la Syrie est religion et patrie",
insiste-t-il.
Ingénieur civil de formation, Ayman Abdel Nour est membre du
parti Baas, au pouvoir, et sincèrement convaincu des thèmes
d'"unité, liberté et socialisme" qui en sont les slogans.
C'est d'ailleurs cette foi intacte dans les objectifs originels du
parti Baas, dont son père était déjà membre, qui l'a poussé, le 1er
mai 2003, à créer son site. L'Irak était tombé, dit-il, et la
coalition occupante sonnait le glas du parti Baas - dont une branche
gouvernait l'ancienne Mésopotamie. "On en était arrivé au point
qu'ici même en Syrie, dans la rue, les gens insultaient le parti et
ses membres", déplore-t-il. "Concerné par la chose publique,
je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose pour élargir la
base de la participation politique, qu'il fallait ouvrir une
plate-forme qui permette à tous les courants politiques,
idéologiques, religieux de s'exprimer, de dire ce qu'ils pensent,
quels sont leurs programmes, leurs statuts internes. C'est de la
Syrie que part toujours l'étincelle. J'avais un ordinateur, rien
d'autre. J'ai créé ce site et décidé d'en être le coordinateur. Je
n'ai plus fait que cela, à raison de douze heures par jour, au point
d'en avoir des problèmes de santé", s'anime-t-il.
Car pour être baasiste, Aymane Abdel Nour, dont les opposants
louent le courage et le libéralisme, n'en est pas moins conscient
des problèmes et des lacunes du parti, du système et des dirigeants
politiques nationaux.
Après avoir doublé sa formation d'ingénieur de plusieurs années
d'études et de stages de formation économique en Syrie et à
l'étranger, M. Nour a été conseiller ou a fait partie, depuis la fin
des années 90, de multiples commissions et comités - présidentiel,
gouvernemental, parlementaire et autres - chargés d'examiner l'état
des lieux et les changements éventuels à apporter.
Aymane Abdel Nour voudrait voir le parti et l'Etat prendre les
problèmes à bras-le-corps, les traiter en amont des crises, oser des
changements, même si cela doit remettre en question des intérêts
établis. "Je sais ce dont le pays a besoin ; je connais toutes
les questions sensibles, dans le détail et dans tous les secteurs.
J'avais ainsi mis en garde, quatre mois avant les incidents -qui
ont opposé des Arabes à des Kurdes dans le nord du pays, du 12 au 17
mars-, contre le risque d'une dégradation de la situation et
j'avais proposé une plate-forme de solution : en vain",
déplore-t-il.
Le succès de son site a été d'autant plus grand que son accès
était totalement gratuit. Les abonnements ont atteint le nombre de
13 000, dont environ 6 000 en Syrie, où les internautes ne sont que
130 000, par manque de lignes et parce qu'il n'existe que deux
fournisseurs d'accès. Mais pour chaque internaute, dit-il, il faut
compter cinq lecteurs, sans oublier l'impression et la distribution
des textes, qui ont fait florès, en particulier à l'université de
Damas.
DÉBUT DE DIALOGUE
"Des sujets ont été abordés, qui étaient publiquement tabous
jusqu'alors. Les gens se sont sentis soulagés. Certains, au lieu de
s'exprimer dans des journaux à l'étranger, le faisaient sur mon
site. L'opposition s'est divisée. Certains se sont dit qu'au sein du
parti au pouvoir, des gens acceptent de dialoguer",
insiste-t-il. "Les gens se sont mutuellement découverts, ont
constaté des similarités de vues avec d'autres, à distance, dont ils
ignoraient l'existence, faute de moyens de contact. Le site a fait
des émules et les associations et partis ont créé les leurs, dont
"Tous pour la Syrie" répercutait les adresses", se souvient-il.
Surtout, une image plurielle, diversifiée, de la Syrie est apparue,
aux yeux des autochtones et des étrangers, tant en Europe, qu'au
Japon ou aux Etats-Unis, en contrepoint de la presse et du discours
officiels confits dans la langue de bois.
C'était visiblement plus que ne pouvaient supporter certains
caciques. A en croire un opposant, ce serait un commentaire en marge
d'un courrier des lecteurs très critique de l'intervention télévisée
d'un responsable du parti qui aurait entraîné le blocage du
site.
Mouna Naïm