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Avant d'être censuré, le site Internet du baasiste Ayman Abdel Nour était parvenu à diffuser une image plurielle du pays
LE MONDE | 13.05.04 | 13h39

Damas de notre envoyée spéciale

Le dépit d'Ayman Abdel Nour est à la mesure de l'enthousiasme qu'il avait mis à créer et à animer le site Internet d'information "Tous pour la Syrie" (all4syria. org). Depuis près de deux mois, l'accès à cette tribune libre a été bloqué, en Syrie, par l'un ou l'autre des organes du pouvoir. "Ils se renvoient mutuellement la responsabilité de cette mesure, ou disent qu'il s'agit d'un problème technique", s'emporte ce quadragénaire amoureux de son pays. "Je suis chrétien syriaque et c'est de là que vient le nom de la Syrie ; pour moi la Syrie est religion et patrie", insiste-t-il.

Ingénieur civil de formation, Ayman Abdel Nour est membre du parti Baas, au pouvoir, et sincèrement convaincu des thèmes d'"unité, liberté et socialisme" qui en sont les slogans. C'est d'ailleurs cette foi intacte dans les objectifs originels du parti Baas, dont son père était déjà membre, qui l'a poussé, le 1er mai 2003, à créer son site. L'Irak était tombé, dit-il, et la coalition occupante sonnait le glas du parti Baas - dont une branche gouvernait l'ancienne Mésopotamie. "On en était arrivé au point qu'ici même en Syrie, dans la rue, les gens insultaient le parti et ses membres", déplore-t-il. "Concerné par la chose publique, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose pour élargir la base de la participation politique, qu'il fallait ouvrir une plate-forme qui permette à tous les courants politiques, idéologiques, religieux de s'exprimer, de dire ce qu'ils pensent, quels sont leurs programmes, leurs statuts internes. C'est de la Syrie que part toujours l'étincelle. J'avais un ordinateur, rien d'autre. J'ai créé ce site et décidé d'en être le coordinateur. Je n'ai plus fait que cela, à raison de douze heures par jour, au point d'en avoir des problèmes de santé", s'anime-t-il.

Car pour être baasiste, Aymane Abdel Nour, dont les opposants louent le courage et le libéralisme, n'en est pas moins conscient des problèmes et des lacunes du parti, du système et des dirigeants politiques nationaux.

Après avoir doublé sa formation d'ingénieur de plusieurs années d'études et de stages de formation économique en Syrie et à l'étranger, M. Nour a été conseiller ou a fait partie, depuis la fin des années 90, de multiples commissions et comités - présidentiel, gouvernemental, parlementaire et autres - chargés d'examiner l'état des lieux et les changements éventuels à apporter.

Aymane Abdel Nour voudrait voir le parti et l'Etat prendre les problèmes à bras-le-corps, les traiter en amont des crises, oser des changements, même si cela doit remettre en question des intérêts établis. "Je sais ce dont le pays a besoin ; je connais toutes les questions sensibles, dans le détail et dans tous les secteurs. J'avais ainsi mis en garde, quatre mois avant les incidents -qui ont opposé des Arabes à des Kurdes dans le nord du pays, du 12 au 17 mars-, contre le risque d'une dégradation de la situation et j'avais proposé une plate-forme de solution : en vain", déplore-t-il.

Le succès de son site a été d'autant plus grand que son accès était totalement gratuit. Les abonnements ont atteint le nombre de 13 000, dont environ 6 000 en Syrie, où les internautes ne sont que 130 000, par manque de lignes et parce qu'il n'existe que deux fournisseurs d'accès. Mais pour chaque internaute, dit-il, il faut compter cinq lecteurs, sans oublier l'impression et la distribution des textes, qui ont fait florès, en particulier à l'université de Damas.

DÉBUT DE DIALOGUE

"Des sujets ont été abordés, qui étaient publiquement tabous jusqu'alors. Les gens se sont sentis soulagés. Certains, au lieu de s'exprimer dans des journaux à l'étranger, le faisaient sur mon site. L'opposition s'est divisée. Certains se sont dit qu'au sein du parti au pouvoir, des gens acceptent de dialoguer", insiste-t-il. "Les gens se sont mutuellement découverts, ont constaté des similarités de vues avec d'autres, à distance, dont ils ignoraient l'existence, faute de moyens de contact. Le site a fait des émules et les associations et partis ont créé les leurs, dont "Tous pour la Syrie" répercutait les adresses", se souvient-il. Surtout, une image plurielle, diversifiée, de la Syrie est apparue, aux yeux des autochtones et des étrangers, tant en Europe, qu'au Japon ou aux Etats-Unis, en contrepoint de la presse et du discours officiels confits dans la langue de bois.

C'était visiblement plus que ne pouvaient supporter certains caciques. A en croire un opposant, ce serait un commentaire en marge d'un courrier des lecteurs très critique de l'intervention télévisée d'un responsable du parti qui aurait entraîné le blocage du site.

Mouna Naïm

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.05.04


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