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La "feuille de route" pour un Irak souverain, par Paul Wolfowitz
LE MONDE | 26.06.04 | 16h06    MIS A JOUR LE 28.06.04 | 08h09

Le président Bush a récemment dévoilé un plan en cinq étapes pour aider les Irakiens à passer de l'occupation à un gouvernement pleinement constitutionnel qui rejette les armes de destruction massive et le terrorisme, préserve l'intégrité territoriale de l'Irak et vive en paix avec ses voisins.

Transfert de souveraineté. La première phase du plan deviendra effective le 30 juin, lorsque le transfert de souveraineté se fera de l'Autorité provisoire de la coalition vers le gouvernement intérimaire irakien. Les membres de ce nouveau gouvernement seront en charge des affaires courantes jusqu'à ce que des élections soient organisées, en janvier 2005, et seront pleinement associés au maintien de la sécurité en Irak.

Après l'accession de l'Irak à la souveraineté, le 30 juin, une nouvelle ambassade des Etats-Unis ouvrira le 1er juillet, à la tête de laquelle sera placé John Negroponte.

Le caractère de notre engagement changera, mais notre détermination ne changera pas. Les Irakiens prendront les décisions sur la façon de gouverner leur pays. Mais nous serons prêts à continuer en plein partenariat à aider à établir la démocratie et la sécurité en Irak. Pendant cette phase, l'essentiel de notre tâche sera de favoriser la transition politique en Irak, d'équiper et d'entraîner les forces de sécurité irakiennes et d'aider à mettre en œuvre les élections nationales en fin d'année.

Sécurité. C'est le fondement de la victoire en Irak - sur lequel tous les autres succès reposent -, et la clé de cette sécurité, c'est de permettre aux Irakiens d'assumer leur propre défense. En outre, les Irakiens amènent des avantages uniques contre le genre d'ennemis que nous combattons en Irak aujourd'hui.

Les Irakiens, qui possèdent une connaissance innée de toutes choses, depuis les banlieues des villes et les accents régionaux jusqu'aux sensibilités religieuses et même les plaques d'immatriculation des véhicules, ont des avantages sur n'importe quelle force étrangère pour affronter les problèmes de sécurité dans l'Irak d'aujourd'hui, et particulièrement dans son environnement urbain.

Il y a actuellement plus de 200 000 Irakiens en activité ou en apprentissage dans les cinq branches des forces de sécurité irakiennes - la nouvelle armée, le corps de défense civile irakien, la police irakienne, les gardes-frontières et le service de protection des bâtiments. Bien que ces chiffres soient impressionnants pour des forces qui n'existaient pas il y a un an, ils peuvent tromper. Les forces irakiennes sont encore lourdement déficientes en entraînement, en équipement et en commandement.

Nul ne s'attendait que les forces irakiennes de sécurité seraient prêtes en avril dernier à affronter le genre de combat qu'elles ont dû mener à Fallouja et dans la région de Nadjaf-Karbala. Il n'est pas étonnant que de nombreuses unités irakiennes de sécurité aient obtenu de médiocres résultats dans ces combats récents, mais de nombreuses autres ont tenu le terrain et se sont conduites honorablement.

A l'issue du long processus d'enchères très disputées de contrats sous tutelle de l'Iraq Reconstruction Supplemental autorisées par le Congrès à l'automne dernier, des quantités substantielles d'équipement commencent à venir combler les manques des forces irakiennes. De plus, dans les deux derniers mois, les Irakiens ont rajouté 1 milliard de dollars en fonds irakiens pour suppléer à des besoins supplémentaires de sécurité. L'entraînement des forces de sécurité irakiennes a récemment été amélioré sous la supervision d'un général américain trois étoiles. Et nous appliquons les leçons apprises des succès et des échecs des forces irakiennes dans les combats récents : l'importance d'un bon commandement irakien, placé sous les ordres d'une hiérarchie irakienne de commandement, épaulée et approuvée par les forces armées de la coalition.

Dans les tout prochains mois, notre but est de préparer les forces de sécurité irakiennes à assumer de plus grandes responsabilités, actuellement entre les mains des forces de la coalition, de permettre aux Irakiens d'assurer le contrôle local des villes au fur et à mesure que les forces de la coalition se reporteront sur des missions de soutien et ne fourniront des forces armées qu'en cas de nécessité.

Nous continuerons le processus d'intégration d'officiers irakiens au sein des forces de la coalition et d'incorporation d'officiers de la coalition dans les forces irakiennes. Ce genre de parrainage contribuera à créer des responsables de sécurité irakiens plus compétents.

Pour encourager un véritable sentiment d'unité et d'indépendance, les forces de sécurité irakiennes ont aussi besoin d'un point de ralliement irakien : les Irakiens veulent recevoir leurs ordres d'Irakiens. L'une des premières tâches des nouveaux ministres de la défense et de l'intérieur sera de créer des hiérarchies irakiennes. Au fur et à mesure que ces structures de commandement se rempliront, les forces de sécurité irakiennes sauront que ce sont des compatriotes qui les dirigent depuis le haut de l'échelle.

D'ici à janvier 2005, nous nous attendons que l'armée irakienne passera de 6 bataillons à 27, soit approximativement 35 000 soldats. Une initiative irakienne - une division spéciale appelée "force de combat nationale irakienne" - est en train de prendre forme. Le premier bataillon de cette force devrait être dans les rues de Bagdad en juillet. Selon les plans, le corps de défense civile irakien devrait atteindre cet automne 45 bataillons (environ 40 000 personnes).

Il y a maintenant près de 90 000 personnes qui servent dans la police irakienne, et des dizaines de milliers d'autres dans d'autres forces du ministère de l'intérieur, mais la plupart n'ont guère de formation en police moderne. L'accent sera mis dans les mois qui viennent sur le développement de la formation et du commandement de telle sorte que s'appliquent la loi et l'ordre dans une société qui respecte le primat de la loi.

Toutefois, les forces américaines et celles de la coalition sont indispensables pour préserver la sécurité pendant que les forces irakiennes montent en puissance. Pour contrer les saddamistes et les terroristes qui essaient désespérément de miner la transition de l'Irak vers la démocratie, nous garderons nos troupes sur place au niveau qui sera requis. Notre commandement en Irak réévalue constamment le nombre de soldats nécessaires pour remplir la mission. Nous l'avons souvent dit - et le président l'a réitéré dans son récent discours à la nation -, si notre commandement sur le terrain demande une augmentation des troupes, il l'obtiendra.

Rebâtir les infrastructures de l'Irak. La troisième phase du plan implique la reconstruction des infrastructures civiles, largement endommagées par des décennies de négligence sous Saddam. La majorité des ministères (santé, éducation, transports publics et municipalités) ont déjà été rétrocédés aux Irakiens, processus qui viendra à terme le 1er juillet.

Déjà, grâce à une combinaison de revenus du pétrole et de fonds existants, près de 20 milliards de dollars de fonds irakiens ont été cédés au Fonds pour le développement de l'Irak pour financer les opérations de gouvernement et les projets de reconstruction. Un supplément de 8 milliards de dollars de revenus du pétrole doit abonder ce fonds à la fin de l'année. Ces fonds paient le salaire de 350 000 instituteurs et professeurs, et de 100 000 médecins et travailleurs de santé. Ils ont aussi fourni 1,2 milliard de dollars pour l'amélioration de l'infrastructure électrique, 300 millions de dollars pour l'eau, les égouts et les projets d'irrigation, et 660 millions de dollars pour soutenir et augmenter la production de pétrole. Les dépenses de santé en Irak ont été multipliées à peu près par 30 par rapport au niveau d'avant la guerre, permettant aux enfants de recevoir de cruciales vaccinations pour la première fois depuis des années. En utilisant une partie des 800 millions de dollars de réserves fournis par les gouverneurs et les commandements locaux, les forces de la coalition et les autorités locales ont réhabilité plus de 2 200 écoles et 240 hôpitaux.

Aujourd'hui, l'économie irakienne est aussi sur le chemin de la guérison. Le nouveau dinar irakien a été introduit et s'est maintenu à un niveau de change stable dans les quatre derniers mois. L'électricité est un des facteurs les plus importants dans la vie quotidienne des Irakiens. A un niveau d'environ 4 000 mégawatts de capacité maximale, la production d'électricité a retrouvé son niveau d'avant la guerre ; nous préparons de plus hauts pics pour cet été. Toutefois, avec l'augmentation de la prospérité en Irak, la demande augmente rapidement et, le système électrique étant l'une des principales cibles du sabotage ennemi, ce secteur demeurera un défi dans les mois à venir.

Principale source de revenus pour le nouveau gouvernement irakien, la production de pétrole est une autre cible principale de l'ennemi. Durant les mois récents, la production a atteint le niveau d'avant la guerre : environ 2,4 millions de barils par jour. Sous Saddam, le revenu pétrolier a été utilisé pour des palais et des armes ; aujourd'hui, il sert à construire des écoles et à vacciner les enfants. L'Irak pourrait atteindre des niveaux de 3 millions de barils par jour - des niveaux jamais revus depuis l'opération "Tempête du désert" -, et il a la capacité de produire plus.

S'assurer le concours de l'aide internationale. La communauté internationale tout entière a intérêt à ce que l'Irak soit un succès. La quatrième phase du plan nécessite une plus large participation internationale à la transition démocratique en Irak. Les Nations unies ont déjà joué un rôle majeur en formant le conseil de gouvernement l'été dernier, avec l'héroïque assistance de Sergio Vieira de Mello, le représentant spécial du secrétaire général, qui y a laissé la vie. Plus récemment, l'ambassadeur Brahimi a joué un rôle-clé au nom du secrétaire général des Nations unies, ce printemps, avec la formation du gouvernement intérimaire. Une équipe onusienne de spécialistes des élections travaille en Irak pour faciliter la prochaine étape électorale. Trois résolutions unanimes du Conseil de sécurité de l'ONU ont fourni les bases des efforts de la coalition en Irak, avec la force multinationale sous commandement américain. Le Conseil de sécurité vient d'approuver unanimement le calendrier de transition adopté par les Irakiens et a encouragé les autres membres des Nations unies à fournir leur appui.

Le gouvernement de l'Irak par les Irakiens. La cinquième phase du plan implique que soit reconnue et accompagnée la capacité de l'Irak à posséder un gouvernement représentatif qui doit aboutir à un gouvernement constitutionnel à l'horizon de fin 2005.

Lorsque l'expédition des affaires courantes sera transférée, le 30 juin, les travaux sur la phase suivante du processus défini par la Loi de transition administrative, sorte de Constitution intérimaire écrite par des Irakiens en mars, seront en bonne voie de réalisation. Le gouvernement intérimaire servira jusqu'à la fin de 2004, date à laquelle les Irakiens se rendront aux urnes pour élire leurs représentants pour le premier gouvernement national élu librement dans l'histoire de l'Irak. Offrir un maximum de sécurité à ces élections sera un défi majeur et impliquera la protection des forces de la coalition.

A la fin de 2005, les Irakiens voteront sur une nouvelle Constitution qui protégera les droits de tous les citoyens, à quelque groupe ethnique et religieux qu'ils appartiennent.

Les assassins et les tortionnaires qui ont maintenu Saddam au pouvoir pendant toutes ces années et leurs alliés terroristes, qui redoutent aussi un Irak libre, feront tout ce qui est en leur pouvoir, en utilisant la terreur et la violence, pour bloquer ce processus. Ce sont des experts qui sèment la mort et la destruction, et il ne faut pas les sous-estimer. Mais ils n'offrent rien de positif au peuple irakien, et le mal qu'ils représentent est une chose que peu d'Irakiens souhaitent pour eux-mêmes ou leurs enfants. En permettant aux Irakiens de prendre la tête du combat pour l'avenir de l'Irak, nous amènerons les saddamistes et les terroristes à la défaite que Zarkaoui redoute.

Rien n'est plus important pour la sécurité du monde que de défaire les forces du mal en recueillant et en protégeant les semences de la liberté - surtout en Afghanistan et en Irak. Nos ennemis comprennent qu'il s'agit là de champs de bataille centraux dans la guerre contre le terrorisme. Mais le fardeau ne repose pas sur nos seules épaules.

Il faut maintenant que les Irakiens se montrent à la hauteur du défi, qu'ils saisissent l'avenir de leur pays entre leurs mains.

Paul Wolfowitz est le secrétaire adjoint à la défense américain.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Vaché. Une version développée de ce texte a été publiée par le Wall Street Journal.
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 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.06.04


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