EGYPTE
Le raïs égyptien
Hosni Moubarak, 76 ans, est fatigué. Il souffre de la colonne
vertébrale et vient d’être opéré en Allemagne d’une hernie discale.
Au pouvoir depuis vingt-trois ans, il veut néanmoins rempiler pour
un cinquième mandat, au grand dam de son fils Gamal Moubarak et de
la jeune garde du PND, qui piaffent d’impatience aux marches du
pouvoir.
Sans Moubarak ?
PAR HAMID ZYAD
La silhouette massive s’est alourdie. Les traits se sont
épaissis. Le visage inexpressif se tord parfois par une grimace de
douleur vite contenue. Le raïs souffre. Mais il continue à assumer
stoïquement ses obligations protocolaires en se rendant aux grandes
fêtes annuelles de l’armée et de la police, les deux principaux
piliers de son pouvoir, ici pour délivrer des diplômes de fin
d’études, là pour adouber de nouveaux promus ou consacrer de
nouvelles promotions d’officiers. La presse, qui répète à longueur
de colonnes que le raïs est “en excellente forme” et qu’il
s’est bien rétabli de son opération à Munich, en Allemagne, n’arrive
pas à convaincre la population incrédule, qui joue depuis quelques
semaines à épier les moindres gestes présidentiels pour détecter le
mouvement gauche, signe d’un mal persistant. Qui, au Caire, n’a pas
remarqué que Moubarak, déjà avant son voyage à Munich, avait quasi
autoritairement contraint le ministre israélien des Affaires
étrangères, Sylvan Shalom – qu’il recevait pour la première fois
depuis plusieurs mois –, à se rasseoir pour la photo-souvenir, faute
de pouvoir lui-même se tenir debout devant les caméras? Depuis, le
raïs reçoit rarement dans son bureau à la présidence et plus souvent
à son domicile privé, tout proche, hors de portée des photographes.
La télévision égyptienne elle-même n’est plus admise à immortaliser
les rencontres.
De quel mal souffre-t-il ? Officiellement le
président a été opéré d’une hernie discale et l’opération s’est bien
passée.
Mais les rumeurs continuent bon train dans la rue et
dans les salons “informés” du Caire sur le “mal insidieux” qui
rongerait le président. L’Orthozentrum de Munich, qui l’avait
accueilli en urgence, est une clinique orthopédique privée comptant
parmi les établissements hospitaliers les plus réputés d’Allemagne,
installée dans le quartier résidentiel de Munich-Harlaching, au
sud-ouest de la ville. Bien connue dans les cercles médicaux
internationaux, elle a pour points forts la chirurgie de la colonne
vertébrale, les endoprothèses et l’orthopédie pédiatrique. Elle est
dirigée par le professeur H. Michael Mayer, neuropathologue,
spécialisé dans la neurochirurgie et l’orthopédie, qui compte à son
actif plus d’une centaine de publications scientifiques et de plus
de trois cents conférences scientifiques. Il est aussi secrétaire de
la “Spine Society of Europe”, représentant en Allemagne de la
Société internationale pour la chirurgie mini-invasive de la colonne
vertébrale. C’est dire que le raïs était dans de bonnes mains, sous
l’étroite surveillance de son épouse, Suzanne Moubarak, une femme de
tête et de caractère omniprésente, dont les activités officiellement
“sociales” sont relatées dans les meilleures pages de la presse
gouvernementale. Elle est réstée à son chevet tout au long de son
séjour à la clinique.
Après avoir gardé le secret pendant des
mois sur le mal du raïs, la presse et la télévision publiques ont
informé au jour le jour un public quelque peu anxieux, en lui
donnant tous les détails sur le séjour présidentiel, commentés par
le fidèle ministre de la Santé, Mohammed Awad Tageddine, qui n’a
cessé d’insister lourdement, jusqu’à insinuer parfois le doute, sur
le fait que le raïs ne souffrait que d’une hernie discale et que
l’opération qu’il devait subir était “une opération
bénigne”. Il n’a cependant donné aucune indication sur la
nature de la hernie, qui peut être une simple saillie douloureuse du
disque intervertébral ou, plus gravement, une compression soit d’une
racine nerveuse, soit de la moelle épinière, auquel cas elle peut
entraîner jusqu’à la paralysie des membres. Il s’est bien gardé de
dire surtout que le traitement chirurgical d’urgence imposé au raïs
imposait une anesthésie générale, qui, selon l’état du patient et
son âge, pouvait être difficile à supporter, voire fatale.
Contraints à la transparence dans un système politique verrouillé,
les responsables égyptiens, pour contrer la rumeur grandissante sur
la santé du président, ont multiplié les précautions afin de ne pas
perdre le contrôle de l’information. Depuis des années, la
discrétion la plus totale entoure l’activité et les déplacements
officiels du président Moubarak, qui ne sont communiqués qu’à la
dernière minute, et sa vie privée reste un tabou qu’aucun
journaliste égyptien n’a jamais osé briser. Obsédé par la sécurité,
le raïs, qui a échappé à pas moins de dix attentats depuis le début
de son règne, se tient à bonne distance de la presse, à l’inverse de
son prédécesseur Anouar al-Sadate, assassiné en 1981 par des
islamistes, qui aimait s’afficher accompagné d’une cohorte de
cameramen, de photographes et de journalistes.
Abdallah
Sennaoui, directeur de la rédaction de la revue hebdomadaire
Al-Arabi (opposition nassérienne), s’est indigné
publiquement de l’opacité qui avait marqué le traitement officiel
des informations venues de l’étranger sur une brusque dégradation de
l’état de santé du chef de l’Etat. “La vérité, a-t-il
dit, aurait été plus propice à l’établissement de la
confiance” entre le citoyen et l’administration, qui souffre
d’un déficit notoire de crédibilité au sein de la population. Cette
prise de position a été traitée par le directeur d’Al-Akhbar de
“complot ourdi par une cinquième colonne contre la sécurité et
la stabilité de l’Egypte”.
L’inquiétude des Egyptiens était
due surtout au fait que Moubarak, malgré les appels répétés des
partis politiques et les pressions de son entourage, s’est toujours
refusé à nommer un vice-président, pour prendre la relève en cas de
coup dur – empêchement pour raison de santé ou attentat –, comme
l’avait fait Gamal Abdel-Nasser et après lui Anouar al-Sadate.
Moubarak lui-même ne doit-il pas son poste actuel au fait d’avoir
été le vice-président en titre au moment de l’assassinat de Sadate ?
Depuis, l’inexorable routine politique du régime lui a permis de se
maintenir au pouvoir et de s’y renforcer, comme elle l’avait permis,
contre toute attente, à son prédécesseur Anouar al-Sadate après la
mort de Nasser.
L’orchestration de l’inquiétude égyptienne a été
bien menée par les porte-voix du pouvoir. Tout au long de l’absence
du raïs, la presse du régime a ouvert largement ses colonnes aux
prières et messages passionnés qui s’étalaient dans tous les titres
pour souhaiter “bon rétablissement et longue vie” au
président. Editorialiste sans grande imagination
d’Al-Akhbar, Saïd Sonbol s’est hasardé à “révéler” aux
Egyptiens le fait que “le raïs est en fin de compte un être
humain, susceptible comme eux de tomber malade”. “Les
Egyptiens implorent Allah pour le succès de l’opération et pour que
Moubarak retourne au pays au plus vite”, ajoutait le
thuriféraire, alors que son collègue de l’agence officielle Mena,
Mahfoud al-Ansari, concluait ainsi la dépêche annonçant le départ du
président vers Munich : “[…] les prières et les vœux de prompt
rétablissement des Egyptiens l’accompagnent”. Dans son
programme matinal “Bonjour l’Egypte”, la télévision d’Etat a atteint
des sommets en diffusant en boucle des jours durant des messages de
citoyens “angoissés” proclamant : “J’aime le président Moubarak
plus que tout au monde” ou “L’amour et le respect dont
jouit le raïs dépassent les frontières de l’Egypte et s’étendent au
monde arabe. Le monde entier aime Moubarak.”
Pendant
vingt-trois ans, Hosni Moubarak, fils des “fellahine” du Delta,
hommes retors, connus pour leur ruse et leur habilité, a bâti son
pouvoir absolu en toute discrétion, d’une façon rampante avec une
main de fer dans un gant de velours, en soumettant à ses quatre
volontés l’ensemble de l’establishment égyptien. Issu de l’armée,
qui structure la vie politique égyptienne depuis un demi-siècle et
donne au gouvernement ses principaux ministres et aux provinces
leurs gouverneurs, il a mené une guerre implacable aux islamistes
armés, en neutralisant les plus modérés d’entre eux, comme les
pontes du cheikhat d’Al Azhar, qui lui mangent carrément dans la
main. Avec Israël, il a respecté le traité signé par Anouar
al-Sadate, en tirant le meilleur profit d’une paix devenue froide
pour se rapprocher peu à peu des pays arabes, jusqu’à faire revenir
le siège de la Ligue au Caire et présenter l’Egypte à nouveau comme
le chef de file d’un monde orphelin d’un guide.
Il s’est
accommodé du rôle de “médiateur” entre les Arabes, les Palestiniens
et Israël, qui lui a été dessiné par les Etats-Unis, même si les
présidents américains successifs, de Ronald Reagan à George W. Bush,
en passant par George Bush père et Bill Clinton, ont largement
ignoré ses “avertissements” contre le soutien exclusif de Washington
à Tel-Aviv ou son entrée en guerre en Irak. Et même si le Premier
ministre israélien, Ariel Sharon, censé être son partenaire, n’a
jamais beaucoup tenu compte de ses observations, ni de ses critiques
dans le traitement musclé et sanglant qu’il administre aux
Territoires occupés palestiniens. Il est vrai qu’il porte
personnellement une responsabilité dans la dégradation géopolitique
de l’Egypte dans la mesure où il avait, en 1990, non seulement
appuyé la Tempête du désert contre l’Irak, mais l’avait ardemment
souhaitée, n’hésitant pas à envoyer trente-cinq mille hommes pour
combattre sous la bannière étoilée un autre pays arabe et musulman.
L’unique fois où il s’est rebiffé, c’est lorsqu’il a pris avec
l’Arabie Saoudite la tête d’une fronde arabe contre l’initiative
américaine dite du Grand Moyen-Orient démocratique. Il faut dire
qu’elle touchait au cœur de son système politique, fonctionnant
depuis 1981 sous l’état d’urgence et qui permet, par exemple,
l’emprisonnement administratif sans jugement des opposants et le
maintien en prison de détenus ayant purgé leur peine, mais dont la
libération pourrait constituer un danger pour l’ordre public aux
termes d’arrêtés arbitraires pris par le ministre de l’Intérieur.
Prudent jusqu’à l’immobilisme – ce que lui reprochent ses proches
comme ses opposants –, Moubarak est l’homme qui contient les crises,
sans entièrement les résoudre, et il est passé maître dans l’art
subtil d’allumer des contre-feux pour absorber la colère de la
rue.
Mais le “vieux” résiste. L’idée d’une succession à la
syrienne – balayée au début de l’année d’un revers de main par un
hautain : “La République ne connaît pas de succession
héréditaire”, lancé par le président lui-même devant la presse
– est revenue à la surface depuis que l’on sait que le raïs est
malade. Dans l’intervalle, Gamal s’est débarrassé de quelques
caciques de la “vieille garde” et a placé sept membres de sa “bande”
du PND à des postes clés du nouveau gouvernement d’Ahmed Nazif, un
technocrate sans grande envergure politique, qui ne résistera pas
longtemps à la poussée de cette nouvelle vague. Il en est un tout
particulièrement dont les dents rayent le parquet et qui ne cache
pas ses ambitions, c’est Mahmoud Mohieddine, 39 ans, neveu d’un
ancien Premier ministre de Sadate, Fouad Mohieddine: il s’est adjugé
le nouveau ministère des investissements, un portefeuille taillé à
sa démesure. Affichant un libéralisme sans restriction, il promet de
bouleverser la donne, en s’adossant à son “complice” Youssef
Boutros-Ghali, neveu de l’ancien secrétaire général de Nations
unies, Boutros Boutros-Ghali, qui occupe désormais le portefeuille
des Finances. Un troisième larron de la bande, Ahmed Darouiche,
s’est attribué le ministère clé dans le système égyptien, celui du
Développement administratif. Il faut compter sur ces trois
mousquetaires surpervisés par Gamal pour qu’ils mettent en coupe
réglée ce qui reste d’entreprises publiques et du système de
subventions à la consommation populaire – amoindri, certes, mais
maintenu contre vents et marées, en dépit des vives pressions des
Etats-Unis et des institutions internationales qui lui sont
affiliées pour le supprimer.
Les Etats-Unis se frottent
discrètement les mains en attendant mieux. C’est-à-dire le retrait
de Moubarak pour une raison ou une autre avant qu’il ne se déclare
pour un nouveau mandat à partir de 2005. Mais les Egyptiens
peuvent-ils imaginer une Egypte sans Moubarak ? C’est ce que les
prochaines semaines vont montrer. Elles promettent d’être chaudes.
Le jeu des Américains et des autres
Sans
donner l’impression d’y toucher, les Américains tentent de le
pousser vers la sortie, en s’appuyant tantôt sur des organisations
des droits de l’homme animées par des partisans d’une
“américanisation” progressive de l’Egypte, comme celle que préside
Saad Eddine Ibrahim, un bi-national égypto-américain, professeur à
l’université américaine du Caire, vivier d’une nouvelle génération
de graduates qui ne jurent plus que par l’American Way
of Life. Tantôt, les lobbies de Washington font donner de la
voix au Sénat pour menacer de supprimer l’aide (2 milliards de
dollars par an) que les Etats-Unis accordent au Caire et qui, par
tête d’habitant, met l’Egytien à moins d’un dixième d’Israélien.
Mais ces jeux, classiques somme toute, ne sont rien face aux
pressions que le raïs subit actuellement de l’intérieur du système
pour qu’il abandonne les manettes. C’est ainsi que revient
régulièrement la rumeur selon laquelle il pourrait nommer
vice-président son “fidèle” chef des services de renseignements, le
général Omar Suleimane, un homme secret à l’élégance toute
britannique, chargé du délicat dossier palestino-israélien et sans
doute de bien d’autres dossiers qui ne viennent jamais sur le devant
de la scène. Plus intéressant encore, certains, dont Suzanne
Moubarak, poussent son fils cadet, Gamal Moubarak, qui a acquis ses
lauriers d’analyste financier sur la place londonienne. Il est
depuis près de deux ans maintenant à la tête de la “Haute commission
des politiques” du PND, la parti au pouvoir, un organisme qui
s’apparente au politburo des anciens partis communistes.
C’est là qu’à tout le moins sont mises en forme les stratégies
politiques agréées par le “pouvoir”, un ensemble de décideurs où
l’armée continue à tenir le rôle prépondérant.