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Google défie Yahoo! et Microsoft dans la messagerie Internet
LE MONDE | 08.10.04 | 14h25
Le premier moteur de recherche mondial s'apprête à lancer Gmail, un service de courriel gratuit concurrent de ceux des deux leaders du marché. Mais son modèle économique, fondé sur la publicité automatique, pourrait se heurter aux réglementations de protection des données privées.

Après avoir été bruyamment introduit en Bourse, via Internet, cet été - une première -, Google s'apprête à lancer un service de messagerie gratuite, Gmail. Le numéro un mondial des moteurs de recherche menace, du coup, l'hégémonie de MSN Hotmail (Microsoft) et de Yahoo!, qui s'arrogent respectivement 33 % et 30 % du marché mondial des mails gratuits.

Google se prépare discrètement à l'événement. Depuis quelques mois, des internautes ont été invités à tester la nouvelle messagerie. Cet été, on dénombrait déjà 700 000 utilisateurs de Gmail, selon le journal américain Palm Beach Daily News. Sur eBay, des invitations test se sont récemment négociées jusqu'à 150 dollars. Chez Google, on assure être "dans une phase de montée en puissance" et la date du lancement n'est toujours pas arrêtée. La première version, en anglais, devrait en tous cas être rapidement suivie de déclinaisons dans les principales langues européennes et asiatiques.

Pour pallier sa situation de dernier entrant sur le marché de la messagerie, Google a décidé de frapper fort. Principale révolution : la capacité de stockage. Alors que Hotmail et Yahoo! se contentaient jusqu'à présent d'offrir respectivement 2 et 8 mégaoctets (Mo), Gmail permettra de stocker jusqu'à 1 gigaoctet. Soit 500 fois plus que le leader mondial Yahoo!. Sur la page d'accueil de la messagerie, on peut lire :"Gmail est fait pour que vous n'ayez jamais à effacer un message."

Google veut ainsi s'adapter aux nouveaux comportements des internautes, qui échangent de plus en plus de photos numériques et de fichiers musicaux sur Internet.

Alors qu'elle privilégiait la vente d'espaces de stockage supplémentaires, la concurrence a donc fait volte-face pour se préparer au lancement de Gmail : Yahoo! propose depuis le mois de juillet 100 Mo gratuits. Hotmail compte offrir 250 Mo d'ici à la fin de l'année. "On augmente la capacité pour mettre un terme à ce débat. Le stockage n'est pas un élément discriminant de la messagerie gratuite : 250 mégaoctets, c'est largement suffisant pour les internautes actuels", affirme Grégory Olivier, responsable communication de MSN France.

Parallèlement, Hotmail et Yahoo! vont continuer à vendre des espaces de 2 gigaoctets pour 15 euros par an, mais l'arrivée de Gmail risque fort de tarir cette source de revenu, puisqu'il suffira d'ouvrir deux comptes Gmail pour obtenir gratuitement la même capacité de stockage. "Gmail va bouleverser ce modèle économique, explique Hellen K. Omwando, analyste du cabinet de recherche en technologie Forrester. On ne voit pas pourquoi les gens paieraient alors qu'ils peuvent avoir de l'espace de stockage gratuit sur Gmail."

Pour séduire de nouveaux internautes, Gmail mise également sur l'innovation : l'utilisateur pourra conserver ses messages en archives et effectuer des recherches par mot-clé, comme il le fait déjà lorsqu'il utilise le moteur de recherche. Google entend financer ces services uniquement par la publicité, grâce à son logiciel AdSense. Mais c'est justement ce modèle économique qui fait débat.

Le premier moteur de recherche sur Internet veut en effet scanner les mails des internautes, afin de repérer des mots-clés pour envoyer des messages publicitaires ciblés. Une technique possible grâce à AdSense, qu'il utilise déjà sur son moteur de recherche. "L'utilisation de ce logiciel pose des problèmes juridiques, relatifs à la vie privée des internautes, prévient Stéphanie Villaret, responsable du pôle service Internet de l'Idate (Institut de l'audiovisuel et de télécommunications en Europe). Le problème existait déjà sur le moteur de recherche, mais il se pose avec encore plus d'acuité sur la messagerie."

DÉBAT EN EUROPE

Aux Etats-Unis, l'annonce du projet Gmail a suscité une levée de boucliers au printemps dernier. Une sénatrice démocrate de l'Etat de Californie, Liz Figueroa, a même fait une proposition de loi visant à empêcher Google de prendre connaissance du contenu des messages, proposition qui n'a pas été votée. Surpris par un tel remue-ménage, Google, qui ne veut pas être comparé à "Big Brother", s'exprime depuis avec beaucoup de précautions : "Aucun humain ne lit le contenu de vos messages (...). Tout se fait par ordinateur", peut-on lire sur le site Internet Gmail.

Si le débat semble quelque peu retomber aux Etats-Unis, les données personnelles restant relativement peu protégées, la question a pris une réelle dimension de ce côté-ci de l'Atlantique. Conscientes que le problème ne peut être traité que de manière globale, les différentes organisations européennes équivalant à la Commission nationale de l'informatique et des libertés française (CNIL) l'ont abordé dès le mois de juin, au cours d'une réunion du Groupe européen des autorités de la protection des données. Le sujet sera à nouveau à l'ordre du jour lors du prochain rendez-vous, prévu en novembre à Bruxelles.

La question principale que pose ce système est de savoir "si l'on doit considérer qu'il s'agit d'un traitement de données personnelles", explique Emilie Passemard, juriste et responsable du dossier à la CNIL. Pour Google, la réponse est évidemment non. Le moteur de recherche argue en effet qu'il ne faut aucun lien entre l'adresse personnelle et le message publicitaire envoyé. Et affirme qu'il s'agit d'un traitement instantané et qu'aucune information n'est conservée dans un quelconque fichier.

Pour Mme Passemard, "le système ne pose pas trop de difficultés pour l'abonné Gmail, car il a donné son consentement à la levée du secret des correspondances. Le problème survient pour les personnes qui n'ont pas d'adresse Gmail mais dont les messages sont scannés par AdSense sans leur accord lorsqu'elles envoient un message sur un compte Gmail."

Pour l'heure, "AdSense n'est pas remis en question et continue de faire partie du business model", explique Google, qui est allé, prudemment, rendre visite aux différentes "CNIL" européennes. L'entreprise a promis de les recontacter avant un lancement officiel de Gmail.

"Google veut éviter tout contentieux dans le contexte d'entrée en Bourse, analyse Mme Passemard. Si Gmail ne satisfaisait pas la protection des données personnelles, Google pourrait se faire condamner au niveau européen."

Le groupe pourrait bien attendre que le différend sur AdSense soit réglé avant de lancer une version tout public, même s'il affirme que le temps pris par le lancement est lié à des critères techniques.

Vincent de Longueville


Des extraits de livres en ligne

Avant d'acheter un livre, rien de tel que de pouvoir le feuilleter, voire d'en lire quelques pages. Cette façon de procéder, qui restait jusqu'à présent l'apanage des librairies, va devenir possible sur Internet. Le service Google Print, présenté, jeudi 7 octobre, à la Foire de Francfort, permet de repérer et de consulter des extraits de livres, puis de commander les ouvrages en ligne. Google n'assurera pas la vente des livres. L'entreprise, qui ne se rémunérera que sur la publicité générée par ce service et non sur des commissions de vente, a conclu des accords avec des librairies en ligne existantes, dont Amazon.com, qui a déjà un service similaire : Search Inside the Book. De son côté, Amazon avait lancé en 2003 son propre moteur de recherche.

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.10.04


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