Le premier moteur de recherche mondial
s'apprête à lancer Gmail, un service de courriel gratuit concurrent
de ceux des deux leaders du marché. Mais son modèle économique,
fondé sur la publicité automatique, pourrait se heurter aux
réglementations de protection des données privées.
Après avoir été bruyamment introduit en Bourse, via Internet, cet
été - une première -, Google s'apprête à lancer un service de
messagerie gratuite, Gmail. Le numéro un mondial des moteurs de
recherche menace, du coup, l'hégémonie de MSN Hotmail (Microsoft) et
de Yahoo!, qui s'arrogent respectivement 33 % et 30 % du marché
mondial des mails gratuits.
Google se prépare discrètement à l'événement. Depuis quelques
mois, des internautes ont été invités à tester la nouvelle
messagerie. Cet été, on dénombrait déjà 700 000 utilisateurs de
Gmail, selon le journal américain Palm Beach Daily News. Sur
eBay, des invitations test se sont récemment négociées jusqu'à 150
dollars. Chez Google, on assure être "dans une phase de montée en
puissance" et la date du lancement n'est toujours pas arrêtée.
La première version, en anglais, devrait en tous cas être rapidement
suivie de déclinaisons dans les principales langues européennes et
asiatiques.
Pour pallier sa situation de dernier entrant sur le marché de la
messagerie, Google a décidé de frapper fort. Principale révolution :
la capacité de stockage. Alors que Hotmail et Yahoo! se contentaient
jusqu'à présent d'offrir respectivement 2 et 8 mégaoctets (Mo),
Gmail permettra de stocker jusqu'à 1 gigaoctet. Soit 500 fois plus
que le leader mondial Yahoo!. Sur la page d'accueil de la
messagerie, on peut lire :"Gmail est fait pour que vous n'ayez
jamais à effacer un message."
Google veut ainsi s'adapter aux nouveaux comportements des
internautes, qui échangent de plus en plus de photos numériques et
de fichiers musicaux sur Internet.
Alors qu'elle privilégiait la vente d'espaces de stockage
supplémentaires, la concurrence a donc fait volte-face pour se
préparer au lancement de Gmail : Yahoo! propose depuis le mois de
juillet 100 Mo gratuits. Hotmail compte offrir 250 Mo d'ici à la fin
de l'année. "On augmente la capacité pour mettre un terme à ce
débat. Le stockage n'est pas un élément discriminant de la
messagerie gratuite : 250 mégaoctets, c'est largement suffisant pour
les internautes actuels", affirme Grégory Olivier, responsable
communication de MSN France.
Parallèlement, Hotmail et Yahoo! vont continuer à vendre des
espaces de 2 gigaoctets pour 15 euros par an, mais l'arrivée de
Gmail risque fort de tarir cette source de revenu, puisqu'il suffira
d'ouvrir deux comptes Gmail pour obtenir gratuitement la même
capacité de stockage. "Gmail va bouleverser ce modèle
économique, explique Hellen K. Omwando, analyste du cabinet de
recherche en technologie Forrester. On ne voit pas pourquoi les
gens paieraient alors qu'ils peuvent avoir de l'espace de stockage
gratuit sur Gmail."
Pour séduire de nouveaux internautes, Gmail mise également sur
l'innovation : l'utilisateur pourra conserver ses messages en
archives et effectuer des recherches par mot-clé, comme il le fait
déjà lorsqu'il utilise le moteur de recherche. Google entend
financer ces services uniquement par la publicité, grâce à son
logiciel AdSense. Mais c'est justement ce modèle économique qui fait
débat.
Le premier moteur de recherche sur Internet veut en effet scanner
les mails des internautes, afin de repérer des mots-clés pour
envoyer des messages publicitaires ciblés. Une technique possible
grâce à AdSense, qu'il utilise déjà sur son moteur de recherche.
"L'utilisation de ce logiciel pose des problèmes juridiques,
relatifs à la vie privée des internautes, prévient Stéphanie
Villaret, responsable du pôle service Internet de l'Idate (Institut
de l'audiovisuel et de télécommunications en Europe). Le problème
existait déjà sur le moteur de recherche, mais il se pose avec
encore plus d'acuité sur la messagerie."
DÉBAT EN EUROPE
Aux Etats-Unis, l'annonce du projet Gmail a suscité une levée de
boucliers au printemps dernier. Une sénatrice démocrate de l'Etat de
Californie, Liz Figueroa, a même fait une proposition de loi visant
à empêcher Google de prendre connaissance du contenu des messages,
proposition qui n'a pas été votée. Surpris par un tel remue-ménage,
Google, qui ne veut pas être comparé à "Big Brother", s'exprime
depuis avec beaucoup de précautions : "Aucun humain ne lit le
contenu de vos messages (...). Tout se fait par
ordinateur", peut-on lire sur le site Internet Gmail.
Si le débat semble quelque peu retomber aux Etats-Unis, les
données personnelles restant relativement peu protégées, la question
a pris une réelle dimension de ce côté-ci de l'Atlantique.
Conscientes que le problème ne peut être traité que de manière
globale, les différentes organisations européennes équivalant à la
Commission nationale de l'informatique et des libertés française
(CNIL) l'ont abordé dès le mois de juin, au cours d'une réunion du
Groupe européen des autorités de la protection des données. Le sujet
sera à nouveau à l'ordre du jour lors du prochain rendez-vous, prévu
en novembre à Bruxelles.
La question principale que pose ce système est de savoir "si
l'on doit considérer qu'il s'agit d'un traitement de données
personnelles", explique Emilie Passemard, juriste et responsable
du dossier à la CNIL. Pour Google, la réponse est évidemment non. Le
moteur de recherche argue en effet qu'il ne faut aucun lien entre
l'adresse personnelle et le message publicitaire envoyé. Et affirme
qu'il s'agit d'un traitement instantané et qu'aucune information
n'est conservée dans un quelconque fichier.
Pour Mme Passemard, "le système ne pose pas trop de
difficultés pour l'abonné Gmail, car il a donné son consentement à
la levée du secret des correspondances. Le problème survient pour
les personnes qui n'ont pas d'adresse Gmail mais dont les messages
sont scannés par AdSense sans leur accord lorsqu'elles envoient un
message sur un compte Gmail."
Pour l'heure, "AdSense n'est pas remis en question et continue
de faire partie du business model", explique Google, qui est
allé, prudemment, rendre visite aux différentes "CNIL" européennes.
L'entreprise a promis de les recontacter avant un lancement officiel
de Gmail.
"Google veut éviter tout contentieux dans le contexte d'entrée
en Bourse, analyse Mme Passemard. Si Gmail ne satisfaisait
pas la protection des données personnelles, Google pourrait se faire
condamner au niveau européen."
Le groupe pourrait bien attendre que le différend sur AdSense
soit réglé avant de lancer une version tout public, même s'il
affirme que le temps pris par le lancement est lié à des critères
techniques.
Vincent de Longueville
Des extraits de livres en ligne
Avant d'acheter un livre, rien de tel que de pouvoir le
feuilleter, voire d'en lire quelques pages. Cette façon de procéder,
qui restait jusqu'à présent l'apanage des librairies, va devenir
possible sur Internet. Le service Google Print, présenté, jeudi 7
octobre, à la Foire de Francfort, permet de repérer et de consulter
des extraits de livres, puis de commander les ouvrages en ligne.
Google n'assurera pas la vente des livres. L'entreprise, qui ne se
rémunérera que sur la publicité générée par ce service et non sur
des commissions de vente, a conclu des accords avec des librairies
en ligne existantes, dont Amazon.com, qui a déjà un service
similaire : Search Inside the Book. De son côté, Amazon avait lancé
en 2003 son propre moteur de recherche.