Au fil des années, des événements et des
retournements, les correspondants de notre quotidien se sont succédé
pour tenter de cerner la personnalité du chef de l'OLP. Voici des
extraits de leurs articles, depuis 1969.
LE GUÉRILLERO
Le Monde du 21 Février 1969
La première interview de yasser arafat, deux semaines
après son élection à la tête du comité exécutif de l'olp le 4
février 1969 .
(...) "Nous ne serons ni les lapins des
contre-révolutionnaires arabes ni les peaux-rouges des juifs."
M. Yasser Arafat, dit Abou Ammar, dirigeant d'El Fath -Fatha-
et, depuis peu, président de l'Organisation de libération de la
Palestine (OLP), se crispe. Il vient de répondre à la question
désormais rituelle : que deviendront les guérilleros palestiniens si
la Jordanie et l'Egypte parviennent à régler pacifiquement leur
conflit avec Israël ?
M. Yasser Arafat avait interrompu en pleine nuit une tournée
qu'il effectuait dans les "bases" des fedayins, qui recouvrent,
telle une toile d'araignée, le territoire jordanien, pour rencontrer
l'envoyé spécial du Monde au siège d'El Fath à Amman. Vêtu
d'un blouson, la "kouffieh" bédouine sur la tête, l'inséparable
mitraillette en bandoulière, il était venu, disait-il, s'excuser de
ne pouvoir faire des déclarations à la presse. "Le comité
exécutif de l'OLP, ajoutait-il, m'a interdit de donner des
interviews. Et à juste titre. La presse à sensation a déformé mes
propos. En outre, nous ne voulons pas répéter les erreurs commises
avant la guerre de six jours par les dirigeants arabes, qui
parlaient à tort et à travers. Après tout, je ne suis pas un
politicien. Je suis un combattant, et la mitraillette est mon mode
d'expression."
A l'âge de 39 ans, en effet, notre interlocuteur se prévaut de
vingt ans de lutte armée, y compris les périodes plus ou moins
longues de préparation militaire, dans le but de "libérer la
Palestine de l'emprise sioniste." (...)
"Nous ne sommes pas de ceux qui croient à la fable des "colombes"
et des "faucons" en Israël. Tenez, je vous livre un secret : après
la guerre de juin, j'ai vécu clandestinement en Israël pendant
quatre mois... Sous une fausse identité, j'ai pu fréquenter tous les
milieux politiques, de l'extrême droite à l'extrême gauche. Je pense
en particulier à une soirée mémorable que j'ai passée à Tel-Aviv
chez un juif originaire d'un pays arabe, en compagnie de convives de
diverses tendances. C'est dire que je connais intimement le monde
politique israélien. Je peux affirmer catégoriquement que, sous une
forme ou une autre, les responsables sionistes sont tous
expansionnistes.
Leurs divergences ne portent que sur la manière de procéder.
Quelle différence y a-t-il, en effet, entre l'homme politique qui
préconise l'annexion pure et simple et celui qui veut installer des
troupes tout au long du Jourdain et dans le Sinaï, et celui encore
qui pose comme condition la création d'un prétendu marché commun
moyen-oriental que dominera forcément Israël ? Les monopoles
internationaux, associés aux capitaux sionistes, veulent contribuer
à recueillir les bénéfices scandaleux de l'extraction et de la
commercialisation du pétrole arabe.
Non, nous ne voulons pas vivre, nos enfants ne vivront pas, sous
la férule de ce trust mondial qui a fait d'Israël le fer de lance de
sa pénétration économique au Moyen-Orient. En d'autres termes, c'est
le régime sioniste que nous visons, non les juifs de Palestine.
C'est dans leur intérêt tout autant que dans le nôtre que nous
voulons créer une Palestine démocratique, libérée de la mainmise
impérialiste, et dans laquelle musulmans, chrétiens et juifs vivront
sur un pied d'égalité.
Croyez-vous que l'opinion mondiale vous suivra sur la voie qui
conduit à la destruction de l'Etat d'Israël ? D'ailleurs, toutes les
grandes puissances sont d'accord pour assurer sa sécurité et son
avenir.
Nous le savons. Mais notre action révolutionnaire les amènera à
changer d'avis. L'attitude de l'URSS, nous semble-t-il, commence à
évoluer en notre faveur. Les réalités commencent à l'emporter sur
les vœux pieux." (...)
Eric Rouleau
L'ORATEUR
Le Monde du 15 novembre 1974
Arafat à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU le 13
novembre 1974.
Jamais la cause de la Palestine n'avait été présentée aussi
complètement devant le public américain, et avec une éloquence
tranchant sensiblement sur la retenue et le détachement compassé qui
caractérisent les discours devant l'aréopage international. M.
Arafat a tenu un langage imagé, celui d'un tribun populaire, ou
plutôt d'un conteur arabe ; son discours était plein de fleurs de
rhétorique, d'images poétiques, ponctué par des mimiques et des
gestes de mains.
Le grand public américain a sûrement pris davantage conscience
d'un problème dont il n'avait jusqu'alors qu'une faible
connaissance. Sur ce terrain, le leader de l'OLP a atteint son
objectif : ramener au centre de l'attention générale le problème
palestinien, jusqu'à présent ignoré ou considéré comme un simple
problème de réfugiés.
En quelques heures également, il s'est assuré une respectabilité
internationale, confirmée dans la soirée par son apparition à une
grande réception offerte par l'ambassadeur d'Egypte ; les
représentants des Etats-Unis ne répondirent pas à l'invitation, mais
on nota, en revanche, la cordiale poignée de main et les propos
aimables échangés entre le leader palestinien et M. de Guiringaud,
représentant de la France aux Nations unies. Les vétérans de
l'Organisation ne pouvaient s'empêcher d'évoquer l'époque où,
l'Algérie étant considérée comme un département français, aucun
membre de la délégation française n'aurait songé à serrer la main
d'un "terroriste" du FLN.
Il est vrai que M. Yasser Arafat n'a pas tenu un langage de
violence ; Il avait laissé son "arme au vestiaire",
littéralement parlant. Lorsque, les deux mains au-dessus de la tête
comme un champion de boxe, il salua l'Assemblée qui, debout, lui
faisait une ovation, l'étui de son revolver apparaissait, mais il
était vide... Certes, le leader palestinien est fidèle à son image.
Il portait très long le keffieh à carreaux blancs et noirs, le
blouson ouvert sur une chemise brune, sans cravate. Mais il s'était
rasé, et il déposa ses fameuses lunettes noires sur le pupitre de la
tribune. En revanche, en bon chef révolutionnaire, il dédaigna le
fauteuil d'apparat que lui avait réservé (abusivement selon beaucoup
de délégués, qui rappelaient que le fauteuil n'est accordé qu'aux
chefs d'Etat) M. Bouteflika.
Quant à son discours, il n'apporta rien de fondamentalement
nouveau sur le fond. M. Yasser Arafat a répété que l'objectif de
l'OLP était de créer un Etat palestinien démocratique et laïque.
"Pourquoi ne pas rêver et espérer, a-t-il dit, que je
reviendrai un jour d'exil avec mon peuple, pour vivre dans
l'égalité, la fraternité et la justice avec nos frères chrétiens,
juifs et musulmans ?" Il évoqua Washington, Lincoln et Wilson
pour demander l'appui des Américains qui, eux aussi dans leur
histoire, furent des terroristes... Il invita les juifs à se
détourner du sionisme, à sortir de leur "isolement moral",
pour travailler à la création d'une Palestine libre et
démocratique.
Mais, en dehors du ton généralement conciliant, des appels à
"l'homme juif", de la distinction qu'il fit entre le judaïsme
et le "sionisme impérialiste et raciste", le discours de M.
Yasser Arafat ne contenait rien qui permette d'entrevoir un
compromis, notamment sur la question essentielle de la
reconnaissance du droit à l'existence d'Israël, toujours assimilé à
un ennemi, à un "envahisseur" (...).
Henri
Pierre
le CATALYSEUR
Le Monde du 15 novembre 1974
Portrait.
Grand, brun, le teint blême, le regard à la fois aigu et doux,
une large bouche ourlée de lèvres gourmandes, toujours entrouvertes
sur des dents éclatantes, l'allure débonnaire, le leader de l'OLP
n'évoque guère, pour qui le rencontre, le redoutable guérillero que
d'aucuns imaginent derrière ses perpétuelles lunettes noires, qui
accentuent l'aspect peu engageant d'une barbe de plusieurs jours.
Quant à sa tenue d'aspect martial - keffieh noir et blanc des
fedayins, tunique Mao kaki, revolver à la hanche, bottines de crêpe,
- elle contribue, dit-on dans son entourage, à lui donner une
"prestance révolutionnaire", et, ajoutent certains,
"l'aide à vaincre une certaine timidité". (...)
Il n'a rien de son bruyant prédécesseur -à la tête de l'OLP,
Ahmed Choukeiri-. Piètre orateur, il déteste les envolées
théâtrales et se montre en toute circonstance discret, pondéré,
pragmatique. On le prend un moment pour un guérillero de salon,
inoffensif, en quête d'un rôle qui lui permette de sortir de la
clandestinité du maquis pour siéger autour d'une table de
conférence. Or il se révèle une tête politique à l'occasion de la
guerre civile jordano-palestinienne de 1970. Son autorité était
alors contestée, et par les organisations palestiniennes rivales qui
l'accablaient pour ses prises de position attentistes et sa
"complaisance" envers les régimes arables de droite, et par
les gouvernements "frères", qui lui reprochaient de se
laisser déborder par les groupuscules extrémistes, à tel point que
ceux-ci avaient engagé, malgré lui, l'épreuve de force contre
l'armée de Hussein. Pour toute réponse, M. Arafat s'est employé à
"tirer sa force de sa faiblesse", selon le dicton arabe.
Tout en reconnaissant les abus dont les organisations rivales du
Fath s'étaient rendues responsables, il prend quand même fait et
cause pour ces dernières mais s'impose à la fois aux gouvernements
arabes comme l'interlocuteur le plus valable, parce que le plus
pondéré et le moins démagogue. Il ne se réclame pas, en fait du
marxisme-léninisme : c'est un musulman pratiquant et sobre, qui
jeûne tout le mois du ramadan. Dans l'épreuve du "septembre noir" de
1970, il est apparu comme une sorte de catalyseur de tous les
courants politiques et idéologiques qui animaient la révolution
palestinienne.
Son habileté a toujours été de jouer les gouvernements arabes les
uns contre les autres, sans jamais s'inféoder à l'un d'eux, au
risque de se voir privé pour un temps des subsides indispensables à
la guérilla.
S'il a su, pour le plus grand profit de la cause de l'OLP,
exploiter les contradictions inter-arabes, tout en prêchant, et avec
quelle ferveur, "l'unité des rangs face à l'ennemi commun,
Israël", M. Arafat n'a jamais accepté de cautionner une action
disciplinaire destinée à mettre de l'ordre au sein de la résistance.
Non qu'il refuse, comme il dit, d'endosser l'impopularité, mais il
estime qu'une "cassure" de la résistance serait plus grave
par rapport aux objectifs stratégiques de celle-ci que les
conséquences d'une faute dont se rendrait coupable un groupuscule
égaré, "ou qui veut faire parler de lui".
Cette faiblesse calculée lui fut souvent reprochée ; elle l'a en
fait aidé à neutraliser un certain nombre de ses détracteurs. En fin
de compte, si contesté soit-il par la frange "extrémiste" de
la résistance, il s'est révélé progressivement comme le leader le
plus qualifié pour défendre la cause des Palestiniens. Edouard
Saab
LE "VIEUX"
Le Monde du 11 septembre 1993
La bataille décisive de Yasser Arafat.
Le "Vieux" est devenu un symbole. Mais il prend aujourd'hui la
décision la plus risquée de sa vie. Une fois encore, le "Vieux",
comme l'appellent familièrement ses compagnons, a surpris tout le
monde. Les ors de la salle de conférence de Madrid où s'étaient
solennellement ouvertes, il y a deux ans, les négociations de paix,
Yasser Arafat avait dû les regarder à la télévision marocaine.
Nombreux alors étaient ceux qui le vouaient aux oubliettes de
l'Histoire.
Tous les regards étaient tournés vers ces Palestiniens de
l'intérieur, ces "gens raisonnables et seuls concernés" avec
lesquels Israël acceptait de parler. Mis sur pied par une Amérique
triomphante au lendemain de la guerre du Golfe, le processus de paix
n'était-il pas une manière d'écarter, à la plus grande satisfaction
de tous, une OLP qui avait choisi le camp du vaincu ?
C'était sans compter sur les prodigieuses capacités de ce vieux
renard de la politique de retourner les situations les plus
désespérées. Qui eût pu croire alors qu'Israël, l'ennemi de
toujours, pour lequel il n'était qu'un "terroriste", en
viendrait, deux ans après, à accepter l'inexorable : il n'y avait
pas de solution sans lui. Il avait la haute main sur la délégation
palestinienne, et ne manquait pas de rappeler à ses membres :
"Qui vous a fait roi ?" Il n'a donc pas hésité, le moment
venu, à lui faire faire de la figuration quand ses proches
négociaient dans le plus grand secret.
Pour ce militant de toujours, qui n'a pas passé plus de cinq ans
de sa vie en "Palestine", pouvoir peut-être y mettre bientôt
le pied est plus qu'un rêve, une revanche sur l'injustice d'une
Histoire qu'il a faite sienne très tôt. (...)
C'est pour s'être longtemps dit marié à la "révolution"
que son mariage, en 1992, avec Souha Tawil, de trente ans sa
cadette, jettera sur le "Vieux" une ombre persistante parmi la
population palestinienne. Le mythe est égratigné. Car plus qu'un
chef, Yasser Arafat est devenu pour tous, au-delà des critiques de
plus en plus nombreuses et acerbes, le symbole de la Palestine.
Au fil des années, n'a-t-il pas confondu la cause et sa personne
? Beaucoup en sont convaincus, même autour de lui, qui dénoncent sa
manière de plus en plus autocratique de gouverner et sa faiblesse
coupable devant des courtisans très éloignés de la base.
L'homme, c'est clair, n'aime pas la critique et a la colère
facile. Depuis la mort d'Abou Iyad et d'Abou Jihad, ses vieux
compagnons de lutte, nul n'a plus guère de prise sur lui. Il a tout
fait pour cela. Il est indispensable. L'angoisse ressentie par tous,
lors de son accident d'avion, au mois d'avril 1992, en Libye, en fut
le révélateur.
Brusquement, c'était la Palestine qui paraissait engloutie dans
les sables du désert tant il est vrai que nul ne jouit de son aura
et n'a la capacité d'imposer une décision contre vents et marées.
Celle d'aujourd'hui est sans doute la plus risquée de sa vie et il
lui faudra plus que de l'habileté pour la faire accepter.
Les contacts avec Israël ? Depuis longtemps, Yasser Arafat les
souhaitait et encourageait en sous-main ses proches à en prendre,
convaincu qu'il était, depuis 1974, du caractère inéluctable de
l'existence de l'Etat juif. L'un des premiers à se risquer à ce jeu,
Issam Sartaoui -conseiller politique de Yasser Arafat-, le
paiera de sa vie, assassiné par les hommes d'Abou Nidal
-terroriste dissident de l'OLP-, le 10 avril 1983, au
Portugal. Dix ans plus tard, la reconnaissance paraît d'autant plus
chèrement payée qu'elle est davantage imposée par les circonstances
que librement consentie.
Dans cette partie de poker inégale, Yasser Arafat n'a pas en main
les cartes maîtresses. Lui qui s'est toujours sorti de toutes les
situations paraît d'autant plus vulnérable qu'aujourd'hui "son"
peuple hésite. Tacticien plus que stratège, saura-t-il triompher des
pièges que ne manqueront pas de lui tendre ses adversaires de tous
bords ? Son légitime désir de prendre pied en Palestine ne
risque-t-il pas de se retourner contre lui ? En ce moment crucial,
le malaise, qui confine à la crise de confiance au sein de l'OLP, ne
met-il pas en doute le combat de cet homme qui n'a pas livré le plus
gros de ses secrets ?
Françoise Chipaux
LE "CHEF DE VILLAGE"
Le Monde du 13 septembre
1994
Yasser Arafat à l'épreuve de Gaza.
Nul n'est prophète en son pays. Le vieux proverbe tourmente-t-il
Yasser Arafat ? Depuis son retour d'exil le 1er juillet,
depuis ce jour où il a choisi d'inscrire son destin dans les limites
du réel, "entrant en géographie" par crainte d'être une fois pour
toutes chassé de l'Histoire, le chef de l'OLP a bien du mal à
incarner son propre mythe.
Comment pourrait-il en être autrement ? Pendant un quart de
siècle, le leader palestinien, adulé ou haï, eut le monde pour
théâtre de ses chimères. Gaza, où il a enfin élu domicile, est un
rivage trop étriqué pour préserver sa légende. Ce territoire
minuscule et surpeuplé ne forme, avec Jéricho, qu'un "fœtus
d'Etat", un "noyau de patrimoine" dont Yasser Arafat, en
cette période d'autonomie, n'est qu'un locataire sous étroite
surveillance. La Palestine lui reste une "terre promise".
Longtemps hanté par l'infortune du grand mufti de Jérusalem, dont
l'entêtement aveugle avait contribué à la défaite palestinienne de
1948, Yasser Arafat ne voulait pas mourir, comme lui, en exil. Cette
inquiétude personnelle joua son rôle dans le renoncement à
l'objectif sacré de la "reconquête" sur les décombres de l'Etat
juif, dans l'abandon des rêves et la conversion au réalisme. Qui lui
reprochera d'avoir, il y a un an, tourné le dos à l'intransigeance
suicidaire et choisi la "paix des braves" qui lui permit de
retrouver sa patrie ? Mais si Yasser Arafat ne semble pas
aujourd'hui à la hauteur du défi que l'Histoire lui lance, c'est
d'abord parce que guerre et paix, révolution et gestion,
s'accommodent mal des mêmes hommes, que les guides des mouvements de
libération font rarement les meilleurs bâtisseurs d'Etat. Conduire
une lutte d'émancipation nationale et construire un pays
démocratique et moderne exigent des qualités différentes, et parfois
contraires.
N'est pas de Gaulle qui veut, ni même, dans un autre registre,
Habib Bourguiba ou Jomo Kenyatta -le premier président du Kenya
indépendant en 1964-. Rien d'étonnant donc que ses disciples lui
reprochent maintenant les traits de caractère qu'ils appréciaient
hier au plus fort du combat : ses ruses, ses penchants autoritaires,
son désir de tout contrôler, son obsession du détail, son goût et sa
culture du secret. Peut-on devenir un Yasser Arafat, rassembleur et
tolérant, quand on était, il y a peu, un Abou Ammar chef de guerre
ombrageux et tranchant ?
Le leader de l'OLP connaît le principal danger qui le guette :
être marginalisé tout en s'usant à la tâche, dilapider son prestige
dans les aléas de l'intendance, rester pour longtemps
l'administrateur d'un "bantoustan palestinien", le "maire
de Gaza". "Je n'oublie pas, confiait-il voilà près de
deux ans, que Churchill a perdu sa victoire. Peut-être que cela
m'arrivera aussi." Une comparaison abusive, mais lucide.
Vivant désormais parmi son peuple, avec ses clans et ses
conflits, ses espoirs et ses soucis, Yasser Arafat est contraint de
se comporter comme un mukar, un chef de village traditionnel
arabe, donnant audience aux notables comme aux chômeurs, écoutant
les doléances et distribuant les avis. Hier un des personnages les
plus "médiatisés" de cette fin de siècle, il ne se montre plus
guère, officiellement pour des raisons de sécurité. (...)
Jean-Pierre Langellier
L'ÉLU
Le Monde du 23 janvier 1996
Yasser Arafat "couronné" premier président élu du Conseil de
l'autonomie en Cisjordanie et à Gaza.
Le pistolet Smith et Wesson à crosse de nacre qu'il portait jadis
en toute occasion à la hanche droite est enfermé depuis des mois
dans le placard à souvenirs. Yasser Arafat n'a conservé de son long
passé de chef de guerre que trois attributs : "Abou Ammar", son
pseudonyme dans la clandestinité, l'uniforme militaire qu'il revêt
en toute occasion et le ton sans réplique de l'ancien dirigeant
révolutionnaire habitué à l'obéissance de ses subordonnés.
"Couronné" par le scrutin de samedi, au-delà peut-être des
espérances de ses partenaires israéliens et occidentaux, à la tête
de l'organe exécutif qui gérera, jusqu'en mai 1999, l'autonomie
accordée en diverses enclaves par Israël, M. Arafat abandonnera-t-il
une parcelle de son pouvoir aux quatre-vingt-huit membres du Conseil
intérimaire nouvellement élu ? Beaucoup dépendra de ces derniers,
certes, et de la manière dont ils sauront se faire entendre.
Mais, s'il choisit d'en passer par là, Yasser Arafat devra faire
violence à sa nature profonde. En fait, rien ne l'y oblige. En
théorie, le Conseil s'occupe exclusivement des affaires civiles de
l'autonomie et le président conserve le droit de convoquer, ou pas,
les sessions, de signer, ou pas, les lois votées et de prendre en
compte, ou pas, les desiderata de l'Assemblée dans les négociations
avec Israël.
Visionnaire et tyrannique, obstiné et oscillant, gaffeur et
imprévisible, l'homme-au-keffieh s'est toujours fié, d'abord et
avant tout, à son instinct. Miraculé d'une demi-douzaine de complots
et d'aventures mortelles, combats au Liban, tentatives, israéliennes
et autres, d'assassinat, accidents de voiture et même d'avion, etc.,
ce petit diable d'homme, chauve, bedonnant, colérique et théâtral, a
survécu à tout. (...)
Patrice Claude
LE PRISONNIER
Le Monde du 14 mars 2002
Yasser Arafat entre deux cages.
Beyrouth hier. Beyrouth demain ? Comme si un sortilège opiniâtre
unissait, pour le pire et pour le meilleur, la capitale libanaise au
"raïs" de l'Autorité palestinienne. "Beyrouth ? Si Dieu le
veut", glisse ce soir-là un Yasser Arafat songeur, enfermé
depuis trois mois à Ramallah, en Cisjordanie, quelques jours avant
qu'Ariel Sharon, le premier ministre israélien, ne lève la
sanction.
L'homme qui quitte prestement son bureau et pose devant une
reproduction de l'esplanade des Mosquées (le mont du Temple pour les
juifs) est plus vieux de vingt ans que celui qui échappait au siège
imposé par l'armée israélienne à une ville déchirée par la guerre
civile. La maigre barbe a blanchi et la silhouette est un peu plus
replète, mais la détermination n'a pas été altérée par les années.
Dans la nuit, non loin de son camp retranché, la canonnade retentit.
Une guerre se poursuit. Mardi 12 mars, les chars de Tsahal
quadrillaient la quasi-totalité de Ramallah. Lui patiente, et compte
bien pouvoir triompher d'un autre siège et de la même armée pour
revenir à Beyrouth et assister en vainqueur au sommet de la Ligue
arabe qui s'y tiendra à la fin du mois de mars.
Début février, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, qui
avait engagé son pays dans cette aventure libanaise, avouait
regretter de ne pas l'avoir "liquidé" à l'époque. Magnanime,
le miraculé avait presque aussitôt répondu à des journalistes
israéliens qu'il "pardonnait" à l'impudent. Puis il s'était
adressé directement à lui pour l'inviter à revenir à la table des
négociations et pour lui rappeler sardoniquement "le bon vieux
temps" des palabres, en 1997, lorsqu'il avait conclu avec lui et
Benyamin Nétanyahou, dont il était le ministre, un accord resté
lettre morte. "Arafat a un rapport au temps qui défie
l'entendement, glisse un diplomate européen. Il agit
toujours comme s'il n'avait aucune limite, comme s'il avait
l'éternité devant lui. Comme s'il n'avait pas déjà dépassé 72
ans." "Il a toujours été croyant mais je crois qu'il a
changé après l'accident d'avion dont il avait réchappé en Libye.
Depuis, il est convaincu d'avoir une destinée un peu à part",
assure un proche.
"Arafat : revient toujours de loin." Dans le dictionnaire
des idées reçues du Proche-Orient, son article n'a toujours pas à
être réactualisé. En décembre 2001, le chef de l'Autorité se trouve
pourtant dans la pire passe jamais traversée depuis le début du
processus de paix, en 1993. Son enfermement à Ramallah, décrété par
le gouvernement israélien après des attentats sanglants perpétrés
par le Mouvement de la résistance islamique (Hamas), est présenté
par la presse israélienne comme la probable fin politique de celui
dont le ministre israélien de la défense, Benyamin Ben Eliezer,
assure alors que son rôle historique est "achevé". En
janvier, après l'affaire du Karine-A, ce navire chargé
d'armes de contrebande arraisonné par les Israéliens et dont
l'Autorité palestinienne ne parvient pas à se dépêtrer, la
Mouqata'a, ce quartier général sans grâce hérité de l'administration
militaire israélienne, apparaît comme un mausolée en puissance, où
le repos du vieux "raïs" est à peine troublé par les visites et par
les rugissements des blindés israéliens. Aujourd'hui autorisé à se
déplacer entre Gaza et la Cisjordanie, M. Arafat peut, selon
l'expression du directeur de cabinet de M. Sharon, Ouri Chani,
"passer d'une cage à l'autre".
Cette réclusion conclut une année noire. Perçu comme celui qui a
refusé les propositions "généreuses" des Israéliens à Camp
David puis à Taba, même si la réalité est autrement plus complexe,
incapable de maîtriser l'Intifada, M. Arafat a pu constater enfin
qu'à Washington la nouvelle administration républicaine lui est
résolument hostile. Pendant de longues semaines, M. Sharon pousse
méthodiquement son avantage contre l'Autorité palestinienne
qualifiée d'"entité soutenant le terrorisme", puis contre son
chef jugé en hébreu "irrelevanti" ("hors jeu"),
immobilisé et humilié. Mais M. Sharon ne peut aller jusqu'au bout,
se débarrasser de son vieil ennemi. Les Etats-Unis s'y opposent et
son effort faiblit, comme un pendule en bout de course.
(...)
Gilles Paris