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Arafat vu par Le Monde
LE MONDE | 10.11.04 | 14h35    MIS A JOUR LE 10.11.04 | 15h08
Au fil des années, des événements et des retournements, les correspondants de notre quotidien se sont succédé pour tenter de cerner la personnalité du chef de l'OLP. Voici des extraits de leurs articles, depuis 1969.

LE GUÉRILLERO
Le Monde du 21 Février 1969

La première interview de yasser arafat, deux semaines après son élection à la tête du comité exécutif de l'olp le 4 février 1969 .

(...) "Nous ne serons ni les lapins des contre-révolutionnaires arabes ni les peaux-rouges des juifs." M. Yasser Arafat, dit Abou Ammar, dirigeant d'El Fath -Fatha- et, depuis peu, président de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), se crispe. Il vient de répondre à la question désormais rituelle : que deviendront les guérilleros palestiniens si la Jordanie et l'Egypte parviennent à régler pacifiquement leur conflit avec Israël ?

M. Yasser Arafat avait interrompu en pleine nuit une tournée qu'il effectuait dans les "bases" des fedayins, qui recouvrent, telle une toile d'araignée, le territoire jordanien, pour rencontrer l'envoyé spécial du Monde au siège d'El Fath à Amman. Vêtu d'un blouson, la "kouffieh" bédouine sur la tête, l'inséparable mitraillette en bandoulière, il était venu, disait-il, s'excuser de ne pouvoir faire des déclarations à la presse. "Le comité exécutif de l'OLP, ajoutait-il, m'a interdit de donner des interviews. Et à juste titre. La presse à sensation a déformé mes propos. En outre, nous ne voulons pas répéter les erreurs commises avant la guerre de six jours par les dirigeants arabes, qui parlaient à tort et à travers. Après tout, je ne suis pas un politicien. Je suis un combattant, et la mitraillette est mon mode d'expression."

A l'âge de 39 ans, en effet, notre interlocuteur se prévaut de vingt ans de lutte armée, y compris les périodes plus ou moins longues de préparation militaire, dans le but de "libérer la Palestine de l'emprise sioniste." (...)

"Nous ne sommes pas de ceux qui croient à la fable des "colombes" et des "faucons" en Israël. Tenez, je vous livre un secret : après la guerre de juin, j'ai vécu clandestinement en Israël pendant quatre mois... Sous une fausse identité, j'ai pu fréquenter tous les milieux politiques, de l'extrême droite à l'extrême gauche. Je pense en particulier à une soirée mémorable que j'ai passée à Tel-Aviv chez un juif originaire d'un pays arabe, en compagnie de convives de diverses tendances. C'est dire que je connais intimement le monde politique israélien. Je peux affirmer catégoriquement que, sous une forme ou une autre, les responsables sionistes sont tous expansionnistes.

Leurs divergences ne portent que sur la manière de procéder. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre l'homme politique qui préconise l'annexion pure et simple et celui qui veut installer des troupes tout au long du Jourdain et dans le Sinaï, et celui encore qui pose comme condition la création d'un prétendu marché commun moyen-oriental que dominera forcément Israël ? Les monopoles internationaux, associés aux capitaux sionistes, veulent contribuer à recueillir les bénéfices scandaleux de l'extraction et de la commercialisation du pétrole arabe.

Non, nous ne voulons pas vivre, nos enfants ne vivront pas, sous la férule de ce trust mondial qui a fait d'Israël le fer de lance de sa pénétration économique au Moyen-Orient. En d'autres termes, c'est le régime sioniste que nous visons, non les juifs de Palestine. C'est dans leur intérêt tout autant que dans le nôtre que nous voulons créer une Palestine démocratique, libérée de la mainmise impérialiste, et dans laquelle musulmans, chrétiens et juifs vivront sur un pied d'égalité.

Croyez-vous que l'opinion mondiale vous suivra sur la voie qui conduit à la destruction de l'Etat d'Israël ? D'ailleurs, toutes les grandes puissances sont d'accord pour assurer sa sécurité et son avenir.

Nous le savons. Mais notre action révolutionnaire les amènera à changer d'avis. L'attitude de l'URSS, nous semble-t-il, commence à évoluer en notre faveur. Les réalités commencent à l'emporter sur les vœux pieux." (...)

Eric Rouleau


L'ORATEUR
Le Monde du 15 novembre 1974

Arafat à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU le 13 novembre 1974.

Jamais la cause de la Palestine n'avait été présentée aussi complètement devant le public américain, et avec une éloquence tranchant sensiblement sur la retenue et le détachement compassé qui caractérisent les discours devant l'aréopage international. M. Arafat a tenu un langage imagé, celui d'un tribun populaire, ou plutôt d'un conteur arabe ; son discours était plein de fleurs de rhétorique, d'images poétiques, ponctué par des mimiques et des gestes de mains.

Le grand public américain a sûrement pris davantage conscience d'un problème dont il n'avait jusqu'alors qu'une faible connaissance. Sur ce terrain, le leader de l'OLP a atteint son objectif : ramener au centre de l'attention générale le problème palestinien, jusqu'à présent ignoré ou considéré comme un simple problème de réfugiés.

En quelques heures également, il s'est assuré une respectabilité internationale, confirmée dans la soirée par son apparition à une grande réception offerte par l'ambassadeur d'Egypte ; les représentants des Etats-Unis ne répondirent pas à l'invitation, mais on nota, en revanche, la cordiale poignée de main et les propos aimables échangés entre le leader palestinien et M. de Guiringaud, représentant de la France aux Nations unies. Les vétérans de l'Organisation ne pouvaient s'empêcher d'évoquer l'époque où, l'Algérie étant considérée comme un département français, aucun membre de la délégation française n'aurait songé à serrer la main d'un "terroriste" du FLN.

Il est vrai que M. Yasser Arafat n'a pas tenu un langage de violence ; Il avait laissé son "arme au vestiaire", littéralement parlant. Lorsque, les deux mains au-dessus de la tête comme un champion de boxe, il salua l'Assemblée qui, debout, lui faisait une ovation, l'étui de son revolver apparaissait, mais il était vide... Certes, le leader palestinien est fidèle à son image. Il portait très long le keffieh à carreaux blancs et noirs, le blouson ouvert sur une chemise brune, sans cravate. Mais il s'était rasé, et il déposa ses fameuses lunettes noires sur le pupitre de la tribune. En revanche, en bon chef révolutionnaire, il dédaigna le fauteuil d'apparat que lui avait réservé (abusivement selon beaucoup de délégués, qui rappelaient que le fauteuil n'est accordé qu'aux chefs d'Etat) M. Bouteflika.

Quant à son discours, il n'apporta rien de fondamentalement nouveau sur le fond. M. Yasser Arafat a répété que l'objectif de l'OLP était de créer un Etat palestinien démocratique et laïque. "Pourquoi ne pas rêver et espérer, a-t-il dit, que je reviendrai un jour d'exil avec mon peuple, pour vivre dans l'égalité, la fraternité et la justice avec nos frères chrétiens, juifs et musulmans ?" Il évoqua Washington, Lincoln et Wilson pour demander l'appui des Américains qui, eux aussi dans leur histoire, furent des terroristes... Il invita les juifs à se détourner du sionisme, à sortir de leur "isolement moral", pour travailler à la création d'une Palestine libre et démocratique.

Mais, en dehors du ton généralement conciliant, des appels à "l'homme juif", de la distinction qu'il fit entre le judaïsme et le "sionisme impérialiste et raciste", le discours de M. Yasser Arafat ne contenait rien qui permette d'entrevoir un compromis, notamment sur la question essentielle de la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël, toujours assimilé à un ennemi, à un "envahisseur" (...).

Henri Pierre

le CATALYSEUR
Le Monde du 15 novembre 1974

Portrait.

Grand, brun, le teint blême, le regard à la fois aigu et doux, une large bouche ourlée de lèvres gourmandes, toujours entrouvertes sur des dents éclatantes, l'allure débonnaire, le leader de l'OLP n'évoque guère, pour qui le rencontre, le redoutable guérillero que d'aucuns imaginent derrière ses perpétuelles lunettes noires, qui accentuent l'aspect peu engageant d'une barbe de plusieurs jours. Quant à sa tenue d'aspect martial - keffieh noir et blanc des fedayins, tunique Mao kaki, revolver à la hanche, bottines de crêpe, - elle contribue, dit-on dans son entourage, à lui donner une "prestance révolutionnaire", et, ajoutent certains, "l'aide à vaincre une certaine timidité". (...)

Il n'a rien de son bruyant prédécesseur -à la tête de l'OLP, Ahmed Choukeiri-. Piètre orateur, il déteste les envolées théâtrales et se montre en toute circonstance discret, pondéré, pragmatique. On le prend un moment pour un guérillero de salon, inoffensif, en quête d'un rôle qui lui permette de sortir de la clandestinité du maquis pour siéger autour d'une table de conférence. Or il se révèle une tête politique à l'occasion de la guerre civile jordano-palestinienne de 1970. Son autorité était alors contestée, et par les organisations palestiniennes rivales qui l'accablaient pour ses prises de position attentistes et sa "complaisance" envers les régimes arables de droite, et par les gouvernements "frères", qui lui reprochaient de se laisser déborder par les groupuscules extrémistes, à tel point que ceux-ci avaient engagé, malgré lui, l'épreuve de force contre l'armée de Hussein. Pour toute réponse, M. Arafat s'est employé à "tirer sa force de sa faiblesse", selon le dicton arabe.

Tout en reconnaissant les abus dont les organisations rivales du Fath s'étaient rendues responsables, il prend quand même fait et cause pour ces dernières mais s'impose à la fois aux gouvernements arabes comme l'interlocuteur le plus valable, parce que le plus pondéré et le moins démagogue. Il ne se réclame pas, en fait du marxisme-léninisme : c'est un musulman pratiquant et sobre, qui jeûne tout le mois du ramadan. Dans l'épreuve du "septembre noir" de 1970, il est apparu comme une sorte de catalyseur de tous les courants politiques et idéologiques qui animaient la révolution palestinienne.

Son habileté a toujours été de jouer les gouvernements arabes les uns contre les autres, sans jamais s'inféoder à l'un d'eux, au risque de se voir privé pour un temps des subsides indispensables à la guérilla.

S'il a su, pour le plus grand profit de la cause de l'OLP, exploiter les contradictions inter-arabes, tout en prêchant, et avec quelle ferveur, "l'unité des rangs face à l'ennemi commun, Israël", M. Arafat n'a jamais accepté de cautionner une action disciplinaire destinée à mettre de l'ordre au sein de la résistance. Non qu'il refuse, comme il dit, d'endosser l'impopularité, mais il estime qu'une "cassure" de la résistance serait plus grave par rapport aux objectifs stratégiques de celle-ci que les conséquences d'une faute dont se rendrait coupable un groupuscule égaré, "ou qui veut faire parler de lui".

Cette faiblesse calculée lui fut souvent reprochée ; elle l'a en fait aidé à neutraliser un certain nombre de ses détracteurs. En fin de compte, si contesté soit-il par la frange "extrémiste" de la résistance, il s'est révélé progressivement comme le leader le plus qualifié pour défendre la cause des Palestiniens. Edouard Saab

LE "VIEUX"
Le Monde du 11 septembre 1993

La bataille décisive de Yasser Arafat.

Le "Vieux" est devenu un symbole. Mais il prend aujourd'hui la décision la plus risquée de sa vie. Une fois encore, le "Vieux", comme l'appellent familièrement ses compagnons, a surpris tout le monde. Les ors de la salle de conférence de Madrid où s'étaient solennellement ouvertes, il y a deux ans, les négociations de paix, Yasser Arafat avait dû les regarder à la télévision marocaine. Nombreux alors étaient ceux qui le vouaient aux oubliettes de l'Histoire.

Tous les regards étaient tournés vers ces Palestiniens de l'intérieur, ces "gens raisonnables et seuls concernés" avec lesquels Israël acceptait de parler. Mis sur pied par une Amérique triomphante au lendemain de la guerre du Golfe, le processus de paix n'était-il pas une manière d'écarter, à la plus grande satisfaction de tous, une OLP qui avait choisi le camp du vaincu ?

C'était sans compter sur les prodigieuses capacités de ce vieux renard de la politique de retourner les situations les plus désespérées. Qui eût pu croire alors qu'Israël, l'ennemi de toujours, pour lequel il n'était qu'un "terroriste", en viendrait, deux ans après, à accepter l'inexorable : il n'y avait pas de solution sans lui. Il avait la haute main sur la délégation palestinienne, et ne manquait pas de rappeler à ses membres : "Qui vous a fait roi ?" Il n'a donc pas hésité, le moment venu, à lui faire faire de la figuration quand ses proches négociaient dans le plus grand secret.

Pour ce militant de toujours, qui n'a pas passé plus de cinq ans de sa vie en "Palestine", pouvoir peut-être y mettre bientôt le pied est plus qu'un rêve, une revanche sur l'injustice d'une Histoire qu'il a faite sienne très tôt. (...)

C'est pour s'être longtemps dit marié à la "révolution" que son mariage, en 1992, avec Souha Tawil, de trente ans sa cadette, jettera sur le "Vieux" une ombre persistante parmi la population palestinienne. Le mythe est égratigné. Car plus qu'un chef, Yasser Arafat est devenu pour tous, au-delà des critiques de plus en plus nombreuses et acerbes, le symbole de la Palestine.

Au fil des années, n'a-t-il pas confondu la cause et sa personne ? Beaucoup en sont convaincus, même autour de lui, qui dénoncent sa manière de plus en plus autocratique de gouverner et sa faiblesse coupable devant des courtisans très éloignés de la base.

L'homme, c'est clair, n'aime pas la critique et a la colère facile. Depuis la mort d'Abou Iyad et d'Abou Jihad, ses vieux compagnons de lutte, nul n'a plus guère de prise sur lui. Il a tout fait pour cela. Il est indispensable. L'angoisse ressentie par tous, lors de son accident d'avion, au mois d'avril 1992, en Libye, en fut le révélateur.

Brusquement, c'était la Palestine qui paraissait engloutie dans les sables du désert tant il est vrai que nul ne jouit de son aura et n'a la capacité d'imposer une décision contre vents et marées. Celle d'aujourd'hui est sans doute la plus risquée de sa vie et il lui faudra plus que de l'habileté pour la faire accepter.

Les contacts avec Israël ? Depuis longtemps, Yasser Arafat les souhaitait et encourageait en sous-main ses proches à en prendre, convaincu qu'il était, depuis 1974, du caractère inéluctable de l'existence de l'Etat juif. L'un des premiers à se risquer à ce jeu, Issam Sartaoui -conseiller politique de Yasser Arafat-, le paiera de sa vie, assassiné par les hommes d'Abou Nidal -terroriste dissident de l'OLP-, le 10 avril 1983, au Portugal. Dix ans plus tard, la reconnaissance paraît d'autant plus chèrement payée qu'elle est davantage imposée par les circonstances que librement consentie.

Dans cette partie de poker inégale, Yasser Arafat n'a pas en main les cartes maîtresses. Lui qui s'est toujours sorti de toutes les situations paraît d'autant plus vulnérable qu'aujourd'hui "son" peuple hésite. Tacticien plus que stratège, saura-t-il triompher des pièges que ne manqueront pas de lui tendre ses adversaires de tous bords ? Son légitime désir de prendre pied en Palestine ne risque-t-il pas de se retourner contre lui ? En ce moment crucial, le malaise, qui confine à la crise de confiance au sein de l'OLP, ne met-il pas en doute le combat de cet homme qui n'a pas livré le plus gros de ses secrets ?

Françoise Chipaux

LE "CHEF DE VILLAGE"
Le Monde du 13 septembre 1994

Yasser Arafat à l'épreuve de Gaza.

Nul n'est prophète en son pays. Le vieux proverbe tourmente-t-il Yasser Arafat ? Depuis son retour d'exil le 1er juillet, depuis ce jour où il a choisi d'inscrire son destin dans les limites du réel, "entrant en géographie" par crainte d'être une fois pour toutes chassé de l'Histoire, le chef de l'OLP a bien du mal à incarner son propre mythe.

Comment pourrait-il en être autrement ? Pendant un quart de siècle, le leader palestinien, adulé ou haï, eut le monde pour théâtre de ses chimères. Gaza, où il a enfin élu domicile, est un rivage trop étriqué pour préserver sa légende. Ce territoire minuscule et surpeuplé ne forme, avec Jéricho, qu'un "fœtus d'Etat", un "noyau de patrimoine" dont Yasser Arafat, en cette période d'autonomie, n'est qu'un locataire sous étroite surveillance. La Palestine lui reste une "terre promise".

Longtemps hanté par l'infortune du grand mufti de Jérusalem, dont l'entêtement aveugle avait contribué à la défaite palestinienne de 1948, Yasser Arafat ne voulait pas mourir, comme lui, en exil. Cette inquiétude personnelle joua son rôle dans le renoncement à l'objectif sacré de la "reconquête" sur les décombres de l'Etat juif, dans l'abandon des rêves et la conversion au réalisme. Qui lui reprochera d'avoir, il y a un an, tourné le dos à l'intransigeance suicidaire et choisi la "paix des braves" qui lui permit de retrouver sa patrie ? Mais si Yasser Arafat ne semble pas aujourd'hui à la hauteur du défi que l'Histoire lui lance, c'est d'abord parce que guerre et paix, révolution et gestion, s'accommodent mal des mêmes hommes, que les guides des mouvements de libération font rarement les meilleurs bâtisseurs d'Etat. Conduire une lutte d'émancipation nationale et construire un pays démocratique et moderne exigent des qualités différentes, et parfois contraires.

N'est pas de Gaulle qui veut, ni même, dans un autre registre, Habib Bourguiba ou Jomo Kenyatta -le premier président du Kenya indépendant en 1964-. Rien d'étonnant donc que ses disciples lui reprochent maintenant les traits de caractère qu'ils appréciaient hier au plus fort du combat : ses ruses, ses penchants autoritaires, son désir de tout contrôler, son obsession du détail, son goût et sa culture du secret. Peut-on devenir un Yasser Arafat, rassembleur et tolérant, quand on était, il y a peu, un Abou Ammar chef de guerre ombrageux et tranchant ?

Le leader de l'OLP connaît le principal danger qui le guette : être marginalisé tout en s'usant à la tâche, dilapider son prestige dans les aléas de l'intendance, rester pour longtemps l'administrateur d'un "bantoustan palestinien", le "maire de Gaza". "Je n'oublie pas, confiait-il voilà près de deux ans, que Churchill a perdu sa victoire. Peut-être que cela m'arrivera aussi." Une comparaison abusive, mais lucide.

Vivant désormais parmi son peuple, avec ses clans et ses conflits, ses espoirs et ses soucis, Yasser Arafat est contraint de se comporter comme un mukar, un chef de village traditionnel arabe, donnant audience aux notables comme aux chômeurs, écoutant les doléances et distribuant les avis. Hier un des personnages les plus "médiatisés" de cette fin de siècle, il ne se montre plus guère, officiellement pour des raisons de sécurité. (...)

Jean-Pierre Langellier

L'ÉLU
Le Monde du 23 janvier 1996

Yasser Arafat "couronné" premier président élu du Conseil de l'autonomie en Cisjordanie et à Gaza.

Le pistolet Smith et Wesson à crosse de nacre qu'il portait jadis en toute occasion à la hanche droite est enfermé depuis des mois dans le placard à souvenirs. Yasser Arafat n'a conservé de son long passé de chef de guerre que trois attributs : "Abou Ammar", son pseudonyme dans la clandestinité, l'uniforme militaire qu'il revêt en toute occasion et le ton sans réplique de l'ancien dirigeant révolutionnaire habitué à l'obéissance de ses subordonnés.

"Couronné" par le scrutin de samedi, au-delà peut-être des espérances de ses partenaires israéliens et occidentaux, à la tête de l'organe exécutif qui gérera, jusqu'en mai 1999, l'autonomie accordée en diverses enclaves par Israël, M. Arafat abandonnera-t-il une parcelle de son pouvoir aux quatre-vingt-huit membres du Conseil intérimaire nouvellement élu ? Beaucoup dépendra de ces derniers, certes, et de la manière dont ils sauront se faire entendre.

Mais, s'il choisit d'en passer par là, Yasser Arafat devra faire violence à sa nature profonde. En fait, rien ne l'y oblige. En théorie, le Conseil s'occupe exclusivement des affaires civiles de l'autonomie et le président conserve le droit de convoquer, ou pas, les sessions, de signer, ou pas, les lois votées et de prendre en compte, ou pas, les desiderata de l'Assemblée dans les négociations avec Israël.

Visionnaire et tyrannique, obstiné et oscillant, gaffeur et imprévisible, l'homme-au-keffieh s'est toujours fié, d'abord et avant tout, à son instinct. Miraculé d'une demi-douzaine de complots et d'aventures mortelles, combats au Liban, tentatives, israéliennes et autres, d'assassinat, accidents de voiture et même d'avion, etc., ce petit diable d'homme, chauve, bedonnant, colérique et théâtral, a survécu à tout. (...)

Patrice Claude


LE PRISONNIER
Le Monde du 14 mars 2002

Yasser Arafat entre deux cages.

Beyrouth hier. Beyrouth demain ? Comme si un sortilège opiniâtre unissait, pour le pire et pour le meilleur, la capitale libanaise au "raïs" de l'Autorité palestinienne. "Beyrouth ? Si Dieu le veut", glisse ce soir-là un Yasser Arafat songeur, enfermé depuis trois mois à Ramallah, en Cisjordanie, quelques jours avant qu'Ariel Sharon, le premier ministre israélien, ne lève la sanction.

L'homme qui quitte prestement son bureau et pose devant une reproduction de l'esplanade des Mosquées (le mont du Temple pour les juifs) est plus vieux de vingt ans que celui qui échappait au siège imposé par l'armée israélienne à une ville déchirée par la guerre civile. La maigre barbe a blanchi et la silhouette est un peu plus replète, mais la détermination n'a pas été altérée par les années. Dans la nuit, non loin de son camp retranché, la canonnade retentit. Une guerre se poursuit. Mardi 12 mars, les chars de Tsahal quadrillaient la quasi-totalité de Ramallah. Lui patiente, et compte bien pouvoir triompher d'un autre siège et de la même armée pour revenir à Beyrouth et assister en vainqueur au sommet de la Ligue arabe qui s'y tiendra à la fin du mois de mars.

Début février, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, qui avait engagé son pays dans cette aventure libanaise, avouait regretter de ne pas l'avoir "liquidé" à l'époque. Magnanime, le miraculé avait presque aussitôt répondu à des journalistes israéliens qu'il "pardonnait" à l'impudent. Puis il s'était adressé directement à lui pour l'inviter à revenir à la table des négociations et pour lui rappeler sardoniquement "le bon vieux temps" des palabres, en 1997, lorsqu'il avait conclu avec lui et Benyamin Nétanyahou, dont il était le ministre, un accord resté lettre morte. "Arafat a un rapport au temps qui défie l'entendement, glisse un diplomate européen. Il agit toujours comme s'il n'avait aucune limite, comme s'il avait l'éternité devant lui. Comme s'il n'avait pas déjà dépassé 72 ans." "Il a toujours été croyant mais je crois qu'il a changé après l'accident d'avion dont il avait réchappé en Libye. Depuis, il est convaincu d'avoir une destinée un peu à part", assure un proche.

"Arafat : revient toujours de loin." Dans le dictionnaire des idées reçues du Proche-Orient, son article n'a toujours pas à être réactualisé. En décembre 2001, le chef de l'Autorité se trouve pourtant dans la pire passe jamais traversée depuis le début du processus de paix, en 1993. Son enfermement à Ramallah, décrété par le gouvernement israélien après des attentats sanglants perpétrés par le Mouvement de la résistance islamique (Hamas), est présenté par la presse israélienne comme la probable fin politique de celui dont le ministre israélien de la défense, Benyamin Ben Eliezer, assure alors que son rôle historique est "achevé". En janvier, après l'affaire du Karine-A, ce navire chargé d'armes de contrebande arraisonné par les Israéliens et dont l'Autorité palestinienne ne parvient pas à se dépêtrer, la Mouqata'a, ce quartier général sans grâce hérité de l'administration militaire israélienne, apparaît comme un mausolée en puissance, où le repos du vieux "raïs" est à peine troublé par les visites et par les rugissements des blindés israéliens. Aujourd'hui autorisé à se déplacer entre Gaza et la Cisjordanie, M. Arafat peut, selon l'expression du directeur de cabinet de M. Sharon, Ouri Chani, "passer d'une cage à l'autre".

Cette réclusion conclut une année noire. Perçu comme celui qui a refusé les propositions "généreuses" des Israéliens à Camp David puis à Taba, même si la réalité est autrement plus complexe, incapable de maîtriser l'Intifada, M. Arafat a pu constater enfin qu'à Washington la nouvelle administration républicaine lui est résolument hostile. Pendant de longues semaines, M. Sharon pousse méthodiquement son avantage contre l'Autorité palestinienne qualifiée d'"entité soutenant le terrorisme", puis contre son chef jugé en hébreu "irrelevanti" ("hors jeu"), immobilisé et humilié. Mais M. Sharon ne peut aller jusqu'au bout, se débarrasser de son vieil ennemi. Les Etats-Unis s'y opposent et son effort faiblit, comme un pendule en bout de course. (...)

Gilles Paris

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.11.04


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