
![]() | |||||||||||
| L'Express du 11/10/2004 Les secrets des pharaons par Christian Makarian, Yves Stavridès Certains mots sont magiques. «Pharaon» est de ceux-là. Mais qui était vraiment cet homme, à mi-chemin du ciel et de la terre, du Nil et des déserts? Pour la première fois en France, une exposition, impressionnante, qui se tient à l'Institut du monde arabe, fait le point complet des connaissances sur le roi d'Egypte et ses secrets. Des centaines de pièces rares, certaines monumentales, toutes merveilleuses de beauté et pleines de mystère, sont offertes à la vue d'un public chez qui l'attrait et la fascination pour l'Egypte ancienne ne cessent de croître. L'Express livre ici les clefs d'un monde enfoui, où le sacré cohabite avec la faiblesse humaine, où l'art et la politique sont en harmonie, où le gigantisme et l'intimité se marient, où l'homme est en paix avec la nature. Un monde qui nous parle d'éternité L'empire des ténèbres enfin mis en lumière!
Depuis deux siècles que l'égyptologie existe et nous fascine, les pharaons
nous restent inaccessibles, nimbés de divinité, bardés de codes secrets,
enveloppés dans leurs bandelettes, enfouis dans des chambres secrètes.
Pour lever un coin du voile, il fallait une exposition éblouissante,
inaugurée par deux chefs d'Etat - Jacques Chirac et Hosni Moubarak - et
sobrement intitulée Pharaon, qui se tiendra à
l'Institut du monde arabe du 15 octobre 2004 au 10 avril 2005. Une
collection de merveilles impressionnante - magistralement cataloguée par
les éditions Flammarion - regroupant quelque 230 œuvres choisies pour leur
beauté, parmi lesquelles près de 115 objets appartenant au prodigieux
musée du Caire, dont l'incroyable colosse de Toutankhamon, statue de
quartzite peint de 3 mètres de hauteur et pesant 4 tonnes, des objets
inédits provenant de la tombe du même Toutankhamon, ainsi que le fameux
trésor de Tanis, l'un des plus grands ensembles de bijoux et d'orfèvrerie
jamais exhumés. L'événement a déjà bénéficié, il y a deux ans, d'une
répétition générale au palazzo Grassi, à Venise: 620 000 visiteurs s'y
sont bousculés pour admirer les splendeurs d'une civilisation qui relie le
ciel et la terre, et associe toutes les espèces vivantes - insectes,
animaux, hommes - au même destin. Sa version parisienne promet d'être
encore plus riche. Christiane Ziegler, conservateur général chargé du
département des antiquités égyptiennes au Louvre, maître d'œuvre
incontesté des deux événements, à Venise et à Paris, y a consacré de longs
mois de travail (voir son interview). De quoi, au total, nous en
apprendre beaucoup sur ces grands taiseux que sont les pharaons.
On ne les connaît guère, en effet, qu'au
travers de clichés. «Ces rois, comme Kheops, Akhenaton, Ramsès II, dont
les noms sont passés dans la culture générale et qui ont inspiré des
livres, voire des compositions musicales, demeurent pour l'historien bien
diaphanes», résument Pascal Vernus et Jean Yoyotte, deux grands vizirs
égyptologues, dans leur épatant Dictionnaire des
pharaons (Noêsis). Nous ne les appréhendons que par les fastes qui
leur étaient réservés après la mort. Et c'est cette vision posthume que
sans cesse l'on exhume, à la moindre découverte archéologique. A savoir un
art officiel, religieux, qui ne rend pas compte de l'existence quotidienne
de ces souverains égyptiens en tant que simples mortels. «Quelle
différence entre les apparats somptueux dont les vêt l'imagination et les
lambeaux de faits acquis que peut leur consentir l'égyptologue», précisent
encore Vernus et Yoyotte. Sans leur culte hallucinant de l'au-delà, les
Egyptiens nous seraient quasi inconnus, mais, difficulté supplémentaire,
les sépultures privées ou les restes d'habitat ne nous renseignent que
très indirectement sur la vie et les œuvres des pharaons. Finalement, la
religion égyptienne avait du vrai. Elle a assuré l'éternité de ses
serviteurs en leur faisant traverser jusqu'à nous le fleuve des
millénaires; et elle a su préserver leurs secrets, ou presque. Presque, car l'exposition
Pharaon nous révèle en un seul lieu l'essentiel des connaissances
accumulées depuis Champollion quant à la fonction et à la nature du
pharaon. Pour la première fois, on s'intéresse non pas à une époque, ni à
un site, ni à un personnage particulier, mais à la nature même du
souverain, dans toutes ses dimensions. Six grands thèmes, principalement
illustrés par l'art du Nouvel Empire, cernent le sujet: le souverain de
nature divine, fils d'Horus; le roi-prêtre, intercesseur entre les dieux
et les hommes; le chef militaire, guerrier invincible; le chef d'Etat, à
la tête d'une administration pléthorique; l'homme de palais, entouré de
femmes; le défunt, objet d'un culte funéraire grandiose. Les esprits les
plus curieux seront satisfaits. De l'époque prédynastique à l'Egypte
ptolémaïque, en guise d'introduction, 15 statues, têtes et reliefs de
pharaons permettent de couvrir 3 500 ans d'histoire. Afin que,
derrière les règles de représentation, apparaisse pas à pas l'homme sous
le masque du demi-dieu, le mortel sous les atours de l'immortel, le
combattant faillible sous les traits de l'invincible.
A travers les salles, la tête colossale de la
reine Hatshepsout, la toute petite statuette du «barbu de Lyon» (époque
thinite) ou le buste imposant de Sésostris III cohabitent avec des objets
de la vie quotidienne qui confèrent subitement à chacun des fils du Soleil
les maigres attributs d'un homme comme les autres. Ici un lit, là une
paire de sandales... Simplement, cet homme-là se trouvait doté d'un
pouvoir ahurissant sur son peuple. Un pouvoir céleste et terrestre, une
puissance tant mystique que politique qui n'a pas fini d'être explorée ni
de fasciner. De la naissance du pharaon à sa mort, L'Express livre, en
cinq questions, les éléments clefs pour pénétrer au cœur du
mystère. L'homme-dieu Selon les mythes égyptiens, le
pharaon est placé sur le trône par les dieux eux-mêmes. Dans la réalité,
le fils du roi - de préférence l'aîné - peut être l'enfant de la grande
épouse royale, celui d'une de ses épouses secondaires ou d'une de ses
concubines. En cas d'interruption dynastique, faute d'héritier mâle ou en
raison d'événements dramatiques, le nouveau venu sur le trône, même et
surtout s'il s'agit d'un usurpateur, puise sa légitimité dans le rituel
des funérailles du prédécesseur. Ce qui n'empêche évidemment pas les
intrigues, chaque succession suscitant son lot d'ambitions. «Voilà
pourquoi, analysent Pascal Vernus et Jean Yoyotte dans leur Dictionnaire des pharaons, les pharaons
s'ingéniaient à conforter les prétentions de leur fils aîné en le
nommant erpa (prince héritier) et chef de
l'armée, ou encore en se l'associant comme corégent. Voilà pourquoi,
inversement, les pharaons fraîchement couronnés devaient s'employer à
affermir leur position par une intense propagande, par exemple en faisant
publier un bilan apologétique du règne de leur prédécesseur.» On connaît le rituel de la naissance par la
reine Hatshepsout, épouse successive de son demi-frère Thoutmosis II, puis
de son neveu Thoutmosis III, qui devint régente de ce dernier en se dotant
de tous les pouvoirs du pharaon. En son temple de Deir el-Bahari figure en
effet un cycle retraçant le mythe de la naissance divine, fresque destinée
à prouver la légitimité d'Hatshepsout. Pour l'essentiel, le dieu Amon -
progressivement devenu dieu suprême de l'empire; doté d'une tête d'homme,
de bélier ou d'oie, il personnifie peut-être l'air ou le souffle créateur
- descend de l'au-delà, prend l'enveloppe humaine d'un roi et s'unit très
chastement à la reine pour concevoir le futur pharaon. Le dieu potier
Khnoum, homme à tête de bélier, modèle le corps de l'enfant, et
l'accouchement est effectué par des déesses qui assistent la reine. Suit
l'allaitement, qui montre l'enfant se nourrissant de lait divin le plus
souvent au pis de la déesse Hathor, vache nourricière. C'est ainsi que le
nourrisson humain incorpore la divinité et devient pharaon. Pour se
repaître encore de divinité, le pharaon est allaité une deuxième fois lors
de son couronnement, et une troisième fois après sa mort. Des temples
funéraires des Ve et VIe dynasties le représentent en effet en train de
s'allaiter de nouveau afin d'acquérir l'éternité après son passage
terrestre.
Son ka est
également bénéficiaire du même rite. Le ka est
une représentation du roi qui symbolise son incarnation divine. C'est son
double divin, placé à sa suite dans les peintures et sculptures. Le ka se distingue du personnage royal par sa barbe
recourbée et par ses deux bras levés au-dessus de la tête, qui symbolisent
l'accolade unissant paternité et filiation, c'est-à-dire dieu et roi.
Après la mort, bien sûr, le souverain fusionne avec son ka. En toute logique, le couronnement est célébré
après les funérailles du prédécesseur. C'est un rituel très ancien, dont
les premières représentations remontent au règne de Montouhotep II
(2033-1982 av. J.-C.) et dont le déroulement, très complexe, varie au
cours des âges. Parmi les grandes constantes figure la purification par
Horus, fils d'Isis et Osiris, représenté par un faucon ou un homme à tête
de faucon, dieu du ciel dont les yeux symbolisent le soleil et la lune,
premier souverain mythique de l'Egypte. Par cette purification, le pharaon
est intronisé successeur et fils d'Horus, jusqu'à devenir Horus lui-même:
Horus terrestre. Titre qui subsistera jusqu'à la fin de l'histoire
égyptienne; même le Romain Auguste se fera appeler «l'Horus, Celui au bras
puissant». Puis viennent l'imposition des couronnes, dans laquelle Horus
intervient encore, l'acclamation des âmes, l'intronisation par Amon et
l'allaitement. La royauté est le principe autour duquel
s'organise tout le cosmos. Christiane Ziegler rappelle que le pharaon
apparaît dans les textes officiels comme un être parfait. «Il est un dieu.
Il n'a pas de pairs et personne n'a existé auparavant», dit une
louange. Le monarque absolu Le roi dispose d'un pouvoir absolu. D'abord
religieux, puisque, d'une part, le souverain est l'élu des dieux et,
d'autre part, la religion se confond totalement avec le pouvoir politique.
Premier prêtre du pays, le pharaon a donc pour fonction essentielle de
prolonger l'œuvre du créateur et la tâche d'édifier les demeures des dieux
sur la Terre, autrement dit les temples. Dès qu'il accède au pouvoir, il
lance un véritable programme de construction, plus ou moins ambitieux
selon la nature du souverain et les circonstances économiques. C'est ainsi
que sont sortis de terre Karnak, Louqsor ou Abou-Simbel. Mais, interdits
au public et réservés à la cour, les temples abritent des rites secrets,
supposés préserver l'équilibre du monde. Dans la pratique, le souverain
délègue la plupart des obligations religieuses aux prêtres, dont il
supervise les hiérarques. Au cours de la cérémonie du couronnement, le
roi reçoit les insignes de sa puissance. Ce sont d'abord les deux
couronnes. L'une, de couleur blanche, a la forme d'une mitre bulbeuse et
représente la Haute-Egypte, soit la région sud du pays, s'étendant entre
le désert Arabique, à l'est, et le désert de Libye, à l'ouest. L'autre,
rouge, est dotée d'un crochet et d'un appendice spiralé, et signale la
Basse-Egypte, c'est à dire le delta du Nil, depuis la Méditerranée
jusqu'au Caire. Les deux couronnes, emboîtées l'une dans l'autre, forment
le pschent, symbole du pouvoir absolu sur
toute l'Egypte et tous ses sujets, quelle que soit leur condition. Selon Sophie Labbé-Toutée et Florence Maruéjol,
coauteurs du très plaisant et très instructif
ABCdaire des pharaons (Flammarion, 2004), les deux couronnes
prouvent que «la division naturelle du pays en deux régions
géographiquement distinctes a laissé une profonde empreinte sur la royauté
pharaonique, qui se présente comme une double monarchie. Au cours de
l'époque prédynastique (3800-3100 av. J.-C.), la culture de Haute-Egypte a
gagné progressivement la Basse-Egypte. L'unification culturelle a donc
précédé l'unification politique, qui s'achève avec Narmer (premier pharaon
connu à proclamer, sur sa célèbre palette, sa souveraineté sur l'ensemble
du pays)».
Il existe encore bien d'autres coiffures
propres au pharaon, mais les objets et insignes tiennent également une
grande place et recouvrent un sens profondément politique. Il en va ainsi
de la barbe postiche, tressée en forme de corne, qui est fixée au menton
du roi par un ruban, ou des sceptres, notamment l'héqa, à la fois crochet et bâton de berger, et
le nékhakha, sorte de chasse-mouche, ces deux
derniers étant portés bras croisés sur la poitrine du roi. Surtout,
soulignent Vernus et Yoyotte, «le trait commun et presque indispensable à
tout couvre-chef royal est le cobra (uræus)
affixé au front». L'ensemble de cet apparat rend le souverain
intouchable, sacré, magique, effrayant et redoutable. On s'approche de lui
avec crainte, prosterné et «flairant la terre», «se traînant sur le sol»,
selon les textes égyptiens. Cette révérence va jusqu'à l'étourdissement:
«Tandis que j'étais étendu sur mon ventre, je perdis connaissance»,
raconte le noble Sinouhé. Tout ce qui a pu être en contact physique avec
le pharaon est quasi divinisé, devient en soi objet de vénération ou
d'effroi et se retrouve, à ce titre, parfois enterré avec la momie du roi.
Dans la tombe de Toutankhamon, on a ainsi retrouvé un sac contenant de
banals bâtonnets de kohol utilisés dans son enfance. «Chaque pharaon, souligne Christiane Ziegler,
est le maître du temps, dont la mesure commence à la première année du
règne et s'achève à la disparition du souverain. Les scribes datent les
événements de «l'an 23 de Thoutmosis» ou de «l'an 5 de Ramsès». Aussi,
tout changement de règne constitue une menace pour l'équilibre cosmique:
la mort du roi annonce le retour au chaos primordial.» C'est souvent ainsi
que l'on explique les catastrophes climatiques ou les fléaux naturels.
Mais, à travers les cérémonies du couronnement, son successeur renouvelle
la création originelle; l'équilibre sera maintenu par la célébration
régulière de rites. Au titre du pouvoir politique au sens moderne
du terme, Pharaon est le propriétaire exclusif de toute l'Egypte, terres,
sous-sols, eaux, hommes et animaux. Il règne sans aucun partage, ce qui le
distingue de la plupart de ses contemporains du Proche-Orient et de
l'Afrique, où les cités-Etats et les principautés côtoient des tribus et
des chefferies. En contrepartie, il est responsable de la redistribution
des richesses et dispose à cet effet d'une vaste administration à la tête
de laquelle se trouve un vizir. Le nom originel de ce grand commis
est tchaty, mais les premiers égyptologues du
XIXe siècle, dans la foulée de Champollion, ont utilisé le terme ottoman
d'alors pour le désigner, terme conservé depuis. Le vizir est une sorte de
Premier ministre qui doit faire exécuter les décisions du pharaon et
cumule toutes les fonctions administratives, fiscales, agricoles,
législatives, etc. Un texte décrit son rôle par ces mots: «Sa potion sera
amère comme le fiel.» Il doit nécessairement consulter le conseil des
courtisans et des hauts dignitaires, mais, doté du privilège d'être
inspiré par la parole divine (Hou) et le discernement divin (Sia), il a le
pouvoir de prendre des décrets royaux, ce qui l'aide à gouverner et lui
permet d'avoir le dernier mot. Sa gouvernance repose essentiellement sur
l'écriture. Il entérine les décrets promulgués par le pharaon, conserve
copie de tous les actes privés (transferts de biens, actes cadastraux des
terres cultivables), accède aux archives de toutes les administrations,
chapeaute l'ensemble de l'appareil judiciaire, tranche les grands litiges
en se référant aux lois et met en œuvre les sanctions. Il a également la
haute main sur toute la production du royaume, s'occupe des crues, fait
édifier des digues, fixe les impôts sur les récoltes. Il fait intervenir
les milices en cas de troubles, règle la rotation des bateaux, assure la
sécurité des matières précieuses... Tant de tâches, au total, que, sous la
XVIIIe dynastie, sa fonction est dédoublée: un vizir pour la Haute-Egypte
et un autre pour la Basse-Egypte. Au-dessous du vizir, la répartition des
pouvoirs se fait entre les ministres, comme le directeur du trésor ou le
vice-roi de Nubie, les prêtres supérieurs, tel le premier prophète d'Amon,
et les commandants en chef de l'armée. Cette strate gouvernementale
s'appuie sur une administration structurée. Le pays est divisé en nomes,
ou provinces, dirigés par un nomarque dont l'une des missions essentielles
est la gestion de la crue du Nil, source précieuse de fertilité. Bassins
de retenue, vannes et digues doivent être prévus et construits partout,
puis entretenus par un système de corvées. «Un fonctionnaire est d'abord
et avant tout un scribe, précise Sophie Labbé-Toutée, c'est-à-dire qu'il
connaît le secret de l'écriture hiéroglyphique, ce qui lui confère un
pouvoir important. Tous ces scribes doivent avant tout compter,
enregistrer, organiser. De nombreux papyrus sont donc des comptabilités
dûment retranscrites. Tous les documents établis dans les provinces sont
envoyés à la Résidence.»
La Résidence désigne à la fois le palais royal
et le siège du gouvernement. Sans qu'il y ait forcément unité de lieu.
Ainsi, sous les ramessides, le palais du pharaon se trouve à Pi-Ramsès
(citée dans la Bible), et non plus à Thèbes comme précédemment, tandis que
l'administration se répartit entre Thèbes et Memphis. De toute façon, le
pharaon possède des palais dans de nombreuses villes, ne serait-ce que
pour présider les fêtes religieuses locales. Mais on n'est pas à Babylone!
Construits en brique crue et en bois, ils s'assimilent aux maisons des
dignitaires, même s'ils sont couverts de fresques à la gloire du
souverain, car ils n'ont pas pour fonction de résister au temps, comme les
temples ou les tombes. C'est la raison pour laquelle on n'en a conservé
que très peu en bon état, mis à part le palais de Ramsès III, à Médinet
Habou. Le chef de guerre Seul le pharaon reçoit du ciel la force
nécessaire pour protéger l'Egypte de tout adversaire. «Les grandes scènes
de la «mise à mort des ennemis» en présence d'une divinité, décrivent
Vernus et Yoyotte, matérialisent sur les façades des temples cette action
protectrice.» De fait, l'iconographie guerrière est abondante et nous
montre tantôt le roi recevant un glaive de la main d'un dieu, tantôt une
pléiade de peuples enchaînés présentés à un dieu par le pharaon vainqueur,
ou encore une cohue d'ennemis vaincus par un pharaon qui vient
implacablement rétablir le bon ordre cosmique par sa victoire sur le
chaos. Il semble bien que, à défaut d'être toujours de grands stratèges,
les souverains égyptiens aient surtout eu pour rôle d'entraîner les hommes
à la guerre, de les y conduire avec fougue et courage, bref, d'incarner la
vertu guerrière plutôt que de se frotter aux armes. Fonction patriotique
indispensable, car, à de nombreuses reprises, l'Egypte subit l'occupation
étrangère. Notamment celle des Hyksos (sous la seconde période
intermédiaire), qui occupent le nord du pays pendant un siècle, mais aussi
des Libyens (XXIIe et XXIIIe dynasties), des Soudanais (vers 746 av.
J.-C.) et des Perses, par deux fois (au IVe et au Ve siècle avant J.-C.).
Jusqu'à la conquête d'Alexandre le Grand, qui marque le déclin de
l'Egypte. Mais l'action guerrière n'est pas qu'une
incantation, loin s'en faut. Il y a aussi des batailles chocs, comme celle
de Qadesh, en Syrie, qui font l'objet de représentations glorieuses:
Ramsès II y paie de sa personne contre les Hittites et, même si les
ennemis ne sont pas, à proprement parler, écrasés, ils doivent renoncer à
envahir l'Egypte. Cela dit, en raison de son rôle de médiateur cosmique,
il n'est pas bon que le pharaon mette systématiquement sa vie en péril,
car l'Egypte a un besoin vital de lui. A partir du Nouvel Empire, période
de haute insécurité, une distinction s'opère donc entre les «sorties du
roi», menées par le souverain en personne, et les «sorties des archers»,
dirigées par des officiers qui exhibent le «glaive du pharaon» en tête des
troupes, comme si le souverain agissait par l'esprit sur le sort de la
bataille. De même, le sublime char retrouvé en parfait état dans la tombe
de Toutankhamon ne doit pas induire en erreur. S'il offre une image
triomphante de la monarchie victorieuse, il atteste surtout que cet
attelage a pour but, encore une fois, de symboliser la splendeur et la
puissance de l'ordre repoussant le chaos. En pratique, c'est un écuyer qui
conduit le char, et le pharaon, armé d'un arc et d'une épée recourbée, se
tient à côté de lui pour décocher ses flèches à l'abri de son bouclier et
de son armure faite d'écailles de bronze. Il reste que le char égyptien
est indiscutablement un engin de guerre hautement performant pour
l'époque.
Il ne faut pas sous-estimer, non plus, le rôle
diplomatique du souverain dans la prévention des conflits. «L'Egypte sait
marchander sa neutralité ou son alliance ou rechercher celle des autres
empires dans les intrigues qui agitent l'Asie occidentale et menacent
l'équilibre international, résume Florence Maruéjol. La diplomatie règle
aussi les transactions commerciales concernant les produits dont les Etats
ont le monopole.» C'est ainsi que les rapports avec le Liban, grand
producteur de matières premières et de denrées diverses, sont patiemment
entretenus. Avec la Syrie-Palestine, pays vassaux, le pharaon prend soin
de maintenir de bonnes relations, en élevant les fils des seigneurs locaux
à la cour d'Egypte, puis en les renvoyant, une fois éduqués, dans leur
pays d'origine. Sans compter, bien sûr, les multiples mariages de
princesses étrangères avec des pharaons, moyen le plus classique de la
diplomatie. Les femmes A travers leur rôle d'épouse, de régente ou de
concubine, les femmes occupent une certaine place dans l'entourage du
pharaon. A commencer par la reine. Dans ses fonctions officielles, «elle
se distingue par sa coiffure, inspirée de celle des divinités, note
Florence Maruéjol: la dépouille de vautour de Nekhebet, ou néret, et le mortier surmonté de deux plumes, à
caractère solaire. Elle jouit du privilège de tenir le signe ankh, symbole de la vie donnée aux hommes par les
dieux et les rois». C'est ce fameux «signe de vie»,
ankh, que tant de touristes se pressent d'acheter et de porter en
pendentif dès qu'ils débarquent en Egypte. Le couple royal est calqué dans les
représentations religieuses sur le modèle divin d'Osiris et d'Isis, ce qui
pourrait conférer un statut très élevé à la souveraine. Comme pourrait le
confirmer, à partir du Nouvel Empire, son inhumation dans un lieu
spécifique, la Vallée des Reines. Ou comme semble le montrer l'incroyable
beauté des parures, des sculptures, des masques et des visages féminins
(Néfertiti). De fait, elle jouit d'une résidence propre, de domaines dont
l'exploitation lui fournit des revenus, d'une armée de domestiques et de
fonctionnaires. En réalité, derrière cette image idéalisée se cache une
réalité complexe. S'il est vrai que la femme est mieux traitée en Egypte
que partout ailleurs dans l'Antiquité, la souveraine, elle, a moins de
bonheur. «Le couple égyptien était singulièrement moderne, estiment Vernus
et Yoyotte. Les hommes ne possèdent qu'une seule épouse en titre à la
fois. La femme dispose de ses propres biens et d'une pleine capacité
juridique; l'iconographie la représente de taille proportionnée à celle de
son mari. Le roi, cependant, est suprahumain. Le régime matrimonial et le
statut des femmes s'en ressentent.» Le pharaon, en effet, est le seul
Egyptien à posséder plusieurs épouses à la fois, même si l'une d'entre
elles porte le titre de «grande épouse du roi». Il peut épouser ses sœurs
(c'est le cas sous la XVIIe dynastie et sous les Ptolémées), voire ses
filles.
Il semble que, dès la IIe dynastie, on aurait
décidé qu'une femme pouvait régner. En vérité, le cas ne s'est produit que
quatre fois, à des époques très espacées, et sans lendemain. Le règne
d'Hatshepsout a même fait l'objet d'une forte contre-propagande destinée à
l'effacer des mémoires, dès le jour de sa mort. En revanche, on compte de
nombreux cas de régence. Le vrai royaume de l'épouse du pharaon, c'est
le harem. Par ce mot, encore une fois emprunté au langage ottoman par les
premiers égyptologues, on désigne la maison privée du roi et en aucun cas
un gynécée turco-musulman dans lequel les femmes sont cloîtrées pour le
seul plaisir du roi. L'épouse est environnée de ses enfants, de ses
servantes et servants, au sein de locaux dévolus à son usage personnel. Il
existe ainsi, au sein des palais, des «harems du roi», qui constituent des
lieux protégés où on élève les enfants, y compris des captifs étrangers
éduqués à l'égyptienne (ce que la Bible semble confirmer à travers le cas
de Moïse!), sous l'autorité exclusive de femmes. En général très
nombreuses en ces retraites privilégiées, elles s'adonnent à différents
travaux, tissage, teinture, couture..., mais aussi à la musique, au chant
et à la danse, servies par un personnel pléthorique composé de domestiques
et d'esclaves, tant féminins que masculins, mais aussi de fonctionnaires
chargés de la gestion de l'ensemble. Car les harems sont aussi des
«centres de profit», véritables exploitations agricoles ou artisanales.
Détail qui a son importance: les égyptologues n'ont pas connaissance de la
présence d'eunuques, contrairement à un cliché tenace. Enfin, les harems ont la réputation d'être le
théâtre de nombreux complots. Dans leur Dictionnaire
des pharaons, Pascal Vernus et Jean Yoyotte se montrent prudents:
«En tout et pour tout, une inscription autobiographique d'un
fonctionnaire, deux passages d'une œuvre littéraire et un dossier
judiciaire incomplet permettent d'entrevoir trois conspirations... sur
deux millénaires.» Quand même, le papyrus Rollin évoque le procès des
conjurés embrigadés par Tiy, une des épouses secondaires de Ramsès III.
Elle jure d'en finir avec son mari et de le remplacer par son fils
Pentaourt. L'intrigue est déjouée et se termine par des mises à mort, des
nez coupés, des dames du harem compromises qui se livrent à «une partie
fine avec les juges» pour les attendrir. L'éternité En Egypte, la mort est au centre de la vie.
Nous connaissons surtout cette civilisation en raison de son culte
funéraire et des formes monumentales qu'il peut prendre. Les pyramides,
les temples funéraires, la Vallée des Rois et celle des Reines, ainsi que
leurs incroyables fresques polychromes, et bien d'autres monuments encore
sont soit des tombes, soit des lieux de culte ou des créations directement
liées à la mort. C'est un univers très étendu, qui comporte un immense
volet religieux, mais aussi des aspects extrêmement concrets qui sont
parmi les plus fascinants. Le tout est consigné dans les moindres détails
dans le fameux Livre des morts.
Le principe est que le pharaon doit emporter
avec lui tout ce qui est nécessaire pour franchir les obstacles qui
séparent la vie terrestre de l'au-delà. Et d'abord préparer son propre
corps - car l'intégrité physique est indispensable à la résurrection et à
la rencontre avec les dieux - par la momification. «Le bon état de la
momie est la condition sine qua non de la survie du défunt», insiste
Sophie Labbé-Toutée. «L'enveloppe charnelle est le support qui rassemble
les différentes composantes de l'être humain, matérielles et invisibles»,
ajoute Florence Maruéjol. On emploie donc un procédé chimique naturel
destiné à éviter la décomposition en accélérant le dessèchement de
l'organisme. L'embaumement, rite infiniment sacré et fort peu médical,
dure environ soixante-dix jours sous la surveillance des prêtres des
nécropoles, qui emploient une nuée de serviteurs. Le corps du souverain
est lavé, le cerveau et les viscères sont enlevés à l'exception du cœur et
des reins, qui font l'objet d'un soin particulier car ils seront déposés
dans les vases canopes, placés à part dans la tombe. La dépouille est
enduite de natron, mélange de sels de sodium, puis d'onguents, et
enveloppée dans des bandelettes et dans un linceul. On glisse entre les
bandelettes des amulettes et on récite des prières. Un scarabée est posé
sur la poitrine, à l'emplacement du cœur, les pieds et les mains sont
recouverts d'or, matériau inaltérable considéré de surcroît comme la chair
des dieux. Sur la momie on place ensuite de nombreux
bijoux, bagues et pectoraux. Puis le corps est installé dans un ou
plusieurs sarcophages. Enfin, la tombe comprend, outre le sarcophage, de
nombreux objets usuels et des meubles, lits, sièges, linge de toilette...
Tout est prêt pour le grand voyage... dans l'au-delà, sur les traces du
dieu Soleil. Pour cette traversée céleste, l'âme du pharaon emprunte une
magnifique barque solaire, dont un exemplaire est aujourd'hui exposé au
pied des pyramides de Gizeh. A Thèbes, pour renforcer encore le symbole,
les temples funéraires se trouvent sur la rive ouest du Nil, là où le
soleil se couche. Le pharaon s'en va, reste sa sépulture. A cet égard, le
trésor de Toutankhamon, issu d'une des rares tombes à avoir été retrouvée
entièrement intacte, en 1922, s'avère hautement instructif et
particulièrement émouvant (des pièces rares seront exposées à l'Institut
du monde arabe dans le cadre de l'exposition
Pharaon). Autant de richesses qui expliquent pourquoi les pillages
de tombes ont constitué une activité très lucrative, ce dès la XXe
dynastie... et jusqu'à aujourd'hui. Sujet de toute éternité. |
|||||||||||
| Retour à la page précédente © L'EXPRESS |