Du Sud-Soudan au Darfour : loin des médias, l’aide
humanitaire est-elle devenue le nerf de la guerre ?
L’aide humanitaire est devenue un sujet de prédilection pour
les médias : elle leur offre en effet un spectacle rare, celui qui fait
l’unanimité du public, répondant à des attentes de plus en plus
frustrées : le spectacle de la bonté à l’état pur, de la séparation nette
entre le Bien et le Mal, la souffrance et la rédemption ; l’aide
humanitaire sépare aussi la civilisation de la barbarie, et nous conforte dans
le sentiment de supériorité de l’Occident par rapport au Tiers-Monde. Tous
sentiments mis à mal depuis la chute de l’Empire communiste et la plongée de la
« vieille Europe » dans le doute né d’une crise économique qui fait
contraste avec l’insolente montée de nouvelles puissances, dans les contrées
exotiques d’Asie du Sud et d’Extrême-Orient.
Mais les médias ne portent leurs caméras que sur certaines
séquences de l’intervention humanitaire : généralement les premiers temps
d’une crise, lorsque arrivent les premiers secours, et que nos responsables
politiques se rendent sur place pour manifester la solidarité de nos nations
envers les populations frappées par le malheur. Bien souvent d’ailleurs, les
médias ne couvrent ces sujets que parce que les hommes politiques effectuent
une visite sur place, et les hommes politiques ne sont là que pour les
journalistes qu’ils emportent avec eux dans l’avion. La tragédie ne sert alors que de toile de
fond, avec ses alignements de tentes ou de huttes de branchage, les enfants
faméliques dans un dortoir sordide ou jouant devant les caméras, et en guise de
commentaire, l’interview d’un agent humanitaire arborant sur le dos le sigle de
son organisation et appelant la communauté internationale à accroître son aide.
Invariablement, l’émission se termine par le passage d’une bande annonce
donnant le numéro de compte en banque de l’organisation.
Les choses sont-elles aussi simples, et le devoir de charité ou
de fraternité universelle se passerait-il d’explication ? La ponction
effectuée sur la collectivité pour mener à bien ces opérations se passerait-elle
de tout compte à rendre, dans la mesure où elle semble volontaire et comporter
dans son acte même sa récompense : le sentiment d’humanité ? Certains
des promoteurs du nouvel âge humanitaire, comme Rony Brauman, fondateur de
Médecins Sans Frontières au début des années 70, appellent depuis longtemps à
une réflexion sur les dérapages possibles de l’action humanitaire.
L’un des moyens de cette réflexion serait de s’affranchir de
cet idéalisme promu par les médias, et de s’efforcer de mettre en évidence
l’ensemble du mécanisme humanitaire. En effet, si les images montrées par les
média ne sont que celles du début d’une
tragédie (qui lasse et disparaît en quelques jours, au mieux en quelques
semaines des écrans pour être remplacée par
une autre, sans pour autant être réglée pour ses victimes), elles ne
sont que l’aboutissement d’un mécanisme complexe de mise à disposition de
l’aide.
D’autre part, l’aide humanitaire exerce une influence profonde
sur les sociétés qui la reçoivent ; celle-ci revêt plusieurs dimensions, économique,
politique et culturelle, qui peuvent être analysées sous l’angle des
changements de rapports de force qu’ils induisent entre les acteurs de la scène
locale. L’aide humanitaire n’est donc pas qu’un simple adjuvant, elle est au
cœur des recompositions sociales issues des conflits.
Les conflits qui déchirent le Soudan, plus vaste pays
d’Afrique, depuis son indépendance en 1956, et plus particulièrement le conflit
qui s’est déroulé au Sud entre le gouvernement central et la rébellion du Sudan
People’s Liberation Army (SPLA) depuis 1983, ainsi que le nouvel embrasement
dont le Darfour est le théâtre depuis 2003, fournissent ample matière à
réflexion quant aux effets de l’aide humanitaire sur des sociétés en proie à la
guerre civile, avec son cortège de massacres, de famines et d’épidémies.
L’aide humanitaire, don du Ciel ou
prise de guerre ?
L’aide humanitaire mobilise aujourd’hui des sommes d’une toute
autre ampleur qu’à l’époque des french doctors des années 70. L’Opération
Lifeline Sudan (OLS), déclenchée en 1989 sous l’égide de l’ONU, a coûté à ce
jour, au bas mot, 1,5 milliard de dollars. C’est la plus lourde opération
humanitaire de tous les temps, mais on assiste dans ce domaine à une croissance exponentielle. Au
Darfour, ce sont 213 millions de dollars qui ont été promis par l’Union
Européenne, et près de 400 millions de dollars au total. Ces montants sont sidérants,
si on les compare au budget « normal » de ces régions, tel qu’elles
émargent au budget de l’Etat, et on pourrait se demander combien de souffrances
et de dégâts auraient été évités si ces sommes avaient été mises plus tôt au
service du développement de ces régions. Mais il faut garder à l’esprit que ces
sommes, promises par l’ONU, l’Union Européenne ou des pays donateurs comme les
Etats-Unis, visent largement à des effets d’annonce, et ne correspondent pas en
totalité à des sommes réellement débloquées, mais plutôt à des artifices
comptables. Mais même sur les sommes effectivement mises à disposition,
l’essentiel ne parvient pas aux destinataires : les victimes sont en effet
au bout d’un long pipe line humanitaire, sur lequel des prélèvements sont
opérés à différentes étapes, par le fonctionnement normal d’un système sur
lequel se greffent de nombreux acteurs aux intérêts très divers.
En Occident, un secteur d’activité en pleine
croissance
On oublie souvent que, pour
les sociétés et les nations donatrices, l’aide humanitaire est un secteur économique
en pleine croissance. Cet aspect est pudiquement passé sous silence, car l’aide
humanitaire tire son prestige de son caractère philanthropique et dégagé des contingences
matérielles et financières. C’est pourtant un secteur créateur d’emplois, attractif
pour des jeunes de formations de plus en plus diverses. De plus en plus
professionnalisé, faisant appel à des compétences parcellisées, offrant à ceux
qui y passent une formation de terrain valorisante sur le marché de l’emploi,
ce secteur porteur est désormais envahi
par la technocratie et la bureaucratie et laisse moins en moins de place
au romantisme, à l’initiative individuelle, et même aux bons sentiments.
Compassion et attention aux sociétés récipiendaires, voire à la souffrance, y deviennent
de plus en plus un luxe sous la contrainte de la recherche de fonds et d’une efficacité
quantifiable et « vendable ».
Le premier consommateur des fonds du secteur humanitaire est
donc devenu le pays donateur lui-même : salaires, locaux, et même fund raising, confié à des
entreprises spécialisées… Le bénévolat, affiché par les ONG, même s’il n’exclut
pas des per diem, n’est pas de mise dans les agences de l’ONU, où les salaires
du personnel international, mais même toute la grille jusqu’aux employés locaux,
est alignée sur celle des chancelleries diplomatiques ou des hauts
fonctionnaires de rang équivalent dans les grands pays occidentaux. Les agences
de l’ONU se muent d’ailleurs de plus en plus en employeurs de sociétés
sous-traitantes, qui effectuent la réalité du travail pour leur compte et pour
des sommes bien inférieures. C’est ainsi qu’au Darfour, l’UNICEF ou le PAM
financent non seulement des ONG occidentales régies par certains critères minima
d’efficacité et principes déontologiques, mais aussi des ONG tout venant dont
les compétences et le sérieux sont discutables : c’est ainsi que
l’installation de latrines dans les camps de déplacés a été confié à des
organismes comme WES, qui se sont contentés de creuser des trous de moins d’un
mètre de profondeur, alignés tous les vingt mètres, et à peine masqués par des rouleaux
de plastique vert tendus sur quatre bouts de bois : mépris pour la dignité
et l’intimité des utilisateurs, négligence des risques de contamination par
l’hépatite E sont ici la règle… L’UNICEF est par ailleurs connue à travers tout
le Soudan pour sa propension à installer des pompes à main en fonction de la
facilité d’installation (dans les centres urbains, le long des routes
principales) plutôt que du point de vue des utilisateurs, les plus éloignés et les
plus nécessiteux étant souvent oubliés. D’autre part, elle n’assure aucune maintenance
de ces pompes, dont les modèles sont souvent obsolètes et pour lesquelles
n’existent pas de pièces détachées, comme l’auteur a pu l’observer dans les monts
Nouba en 2002 et au Darfour en 2004.
Le PAM fonctionne lui aussi selon des normes qui sont moins
celles de l’utilité pour les bénéficiaires, que de l’accessibilité ; les
largages de vivres, particulièrement onéreux, que l’on peut justifier en saison
des pluies lorsque certaines concentrations de population ne sont pas accessibles
par route, sont un spectacle choquant en saison sèche, lorsqu’ils desservent
des sites accessibles par camion. Les logiques à l’œuvre sont la facilité et
une efficacité qui visent à faire illusion auprès des donateurs, en termes de tonnages déversés, mais sans qu’aucun
calcul de ratio coût/efficacité ne soit pris en compte. Mais ces pratiques
dispendieuses et contre-productives laissent aussi place à des soupçons
insistants de corruption.
Encore moins innocent est le fonctionnement des administrations
comme le Département d’Etat américain, qui passe contrat avec des sociétés
privées spécialisées. La Pacific Architecture and Engineering (PAE) reçoit
ainsi directement les fonds alloués pour des opérations comme le cessez-le-feu
dans les monts Nouba ou l’intervention au Darfour. 80 % des budgets alloués
demeurent en réalité aux Etats-Unis, où ils couvrent les frais généraux, tandis
que les sommes restantes sont dépensées dans une perspective de rentabilité et
non de succès opérationnel : emploi de personnel incompétent et peu
motivé, d’anciens militaires au comportement ouvertement raciste…
Les bases arrière de l’aide, tremplins vers
les victimes ou capteurs de la rente humanitaire ?
Une fois lancée, l’opération humanitaire cherche un accès au
terrain. Celui-ci n’est souvent possible qu’à travers l’implantation dans un
sanctuaire humanitaire, qui sert de base arrière. Des villes comme Peshawar en
Afghanistan ou Lokichoggio au Kenya, servent ainsi de plaques tournantes pour
l’action humanitaire en direction d’un pays voisin en proie à
l’instabilité ; Lokichoggio, surgie de la steppe comme un songe d’Italo
Calvino, est devenue l’archétype de ces Las Vegas du carrousel humanitaire,
avec leur noria d’avions assurant les rotations de l’OLS dans toutes les
directions du Sud-Soudan, avec leurs compounds pour Blancs dotés de tout le
confort moderne et séparés des misérables camps de réfugiés qui les cernent, et
qui sont eux-mêmes sous la menace des pasteurs Turkana de la région, fascinés
par la relative richesse de cette enclave greffée au milieu de leurs pâturages
desséchés. Mais « Loki » n’est que le poste avancé de Nairobi :
la capitale du Kenya, naguère symbole de la prospérité d’un pays modèle, et
aujourd’hui en proie aux affres du mal-développement, avec son chômage massif
et sa criminalité incontrôlée, demeure la tour de contrôle de l’humanitaire
pour toute l’Afrique de l’Est, de la Somalie aux Grands Lacs en passant par le
Sud-Soudan. C’est là que sont installées les administrations centrales, les
ambassades, les banques, les agences de l’ONU et les sièges d’ONG, mais aussi
les négociants, importateurs, brokers qui fournissent à la demande vivres,
matériels, avions, hélicoptères et camions ; ces milieux d’affaires sont
en liaison étroite avec les politiciens locaux, édifiant de concert, grâce à
l’aide humanitaire, des fortunes souvent colossales. Compte tenu de leur
importance économique, les agents humanitaires obtiennent ainsi la liberté
d’action qui leur est nécessaire (pour les opérations cross border, par
exemple). La part de l’aide humanitaire consommée à ce stade intermédiaire de l’action
est mal connue : un voile pudique recouvre cette « cuisine »,
pourtant nécessaire aux interventions, mais peu incitative à la mobilisation de
la charité publique. Cette zone d’ombre est d’autant plus regrettable que cette
étape qui met en contact le monde supposé « pur » de l’humanitaire
avec les « profiteurs de guerre » est propice à tous les dévoiements :
le petit monde de l’humanitaire bruit ainsi en permanence des rumeurs de
malversation au sein de telle ou telle organisation, de telle ou telle agence
de l’ONU, des collusions d’Untel avec tel chef rebelle, tel personnage
politique, des « backchichs » à verser à tel ou tel responsable pour
obtenir une autorisation…
Agences humanitaires et autorités
locales : de l’affrontement à la cogestion de l’aide
La manne humanitaire peut aussi se déverser directement dans la
capitale du pays d’intervention : Khartoum est le siège de dizaines
d’agences, et l’ONU y gère la répartition de l’aide de ses organes spécialisés
(PNUD (UNDP), UNICEF, PAM (WFP), FAO, OMS (WHO)…) en direction du Nord mais
aussi du Sud-Soudan, en coordination–concurrence avec son bureau de Nairobi,
qui s’est assuré le monopole des
relations avec le SPLA et intervient directement pour l’aide destinée aux zones
rebelles. C’est dans ces deux centres que s’exerce l’administration de l’aide
humanitaire par le gouvernement soudanais et le SPLA, par l’imposition des
conditions d’accès au terrain, le choix des opérations et des cibles, la délivrance
ou le refus d’autorisations d’accès au terrain et le prélèvement de taxes. Ici
l’action humanitaire est en effet soumise à des conditions ou à des
implications politiques, et la marge de manœuvre des opérateurs humanitaires y
est le résultat de rapports de force complexes et évolutifs. La dimension
financière de ces rapports de force, bien que soigneusement masquée, n’en est
pas moins prégnante. Un exemple : les bénéficiaires des dépenses réalisées par les
agences humanitaires sont souvent des proches du régime en place (propriétaires
de locaux, de hangars, vendeurs de véhicules tout terrains, compagnies
d’aviation privées…), ce qui introduit une certaine ambivalence dans l’attitude
des autorités à l’égard de l’aide humanitaire : d’un côté, les acteurs
humanitaires sont des gêneurs, mais de l’autre ils sont des sources
d’enrichissement. En outre, les agences
humanitaires sont des pourvoyeurs d’emploi, en particulier d’emploi qualifié
(assistants administratifs et logistiques, personnel soignant,
traducteurs-interprètes, chauffeurs, etc.). Dans un pays comme le Soudan où les
occasions sont rares et où les catégories éduquées en question sont frustrées
et donc souvent dans une opposition plus ou moins ouverte au régime, les
emplois fournis sont un moyen de calmer leurs attentes et aussi de contrôler
l’activité des agents étrangers présents sur le territoire. L’aide humanitaire
est donc une poule aux œufs d’or, qu’il faut faire produire mais sans l’épuiser :
les tracasseries auxquelles se trouvent confrontées les agences sont donc un
moyen de limiter leur efficacité, mais de préférence sans les décourager et les
conduire à quitter le pays. Dans ce
tango permanent entre gouvernement et ONG, chaque partenaire connaît les limites
et les enjeux, dans la mesure où les agences elles-mêmes n’ont aucun intérêt à
rompre et à être expulsées : l’accès au terrain est vital pour elle, car
il garantit l’accès aux fonds des
donateurs privés ou institutionnels. L’accès au terrain et aux
« meilleurs » sites est d’ailleurs une source de compétition feutrée
entre ONG lorsque les fonds disponibles et la charité du public sont limités …
Du côté des rebelles, c’est-à-dire du SPLA jusqu’à présent (car
la situation des zones rebelles au Darfour n’est pas comparable, celles-ci
n’étant pas encore stabilisées comme au SPLA où existe un pouvoir aguerri par
vingt ans de lutte, avec une hiérarchie rigide), l’administration est certes moins
développée qu’à la capitale ; mais elle plus univoque, dans la mesure où
il n’existe pas de secteur économique et financier autonome par rapport au
pouvoir politique. Le SPLA est d’abord une structure militaire dont le chairman,
le colonel John Garang, est le chef incontesté, leader charismatique mais
surtout dictateur doté d’un pouvoir absolu, n’admettant aucune contestation à
sa toute-puissance. Le département des affaires humanitaires, Sudan Relief and
Rehabilitation Agency (SRRA), n’est qu’une émanation du mouvement, et sa
vocation est de collecter les fonds des ONG et d’en contrôler les activités, de
façon à les canaliser au service de l’effort de guerre et du fonctionnement de
l’appareil du mouvement. Le SRRA joue
donc un rôle comparable à celui de la Humanitarian Aid Commission (HAC) du côté
gouvernemental, dont le rôle est de contrôler et d’entraver au maximum l’action
humanitaire internationale, à la fois en tant que bastion de l’idéologie
islamiste anti-occidentale et en tant que bras des services de sécurité.
Dans la mesure où les zones rebelles offrent moins de possibilités
d’approvisionnement, étant dépourvues de secteur commercial autonome, les
dépenses effectuées par les ONG y sont moins importantes, et celles-ci
irriguent moins l’économie locale, traitant directement avec la SPLA qui se
charge du ravitaillement, et a contraint les ONG désireuses de travailler dans
les zones qu’elle contrôle, à signer un Memorandum of Understanding prévoyant le
prélèvement de taxes sur les ONG, destinées à financer directement l’effort de
guerre.
La distribution de l’aide, sous le contrôle
des forces locales
C’est sur l’aspect le plus exemplaire et le plus gratifiant que
les médias braquent leurs projecteurs : livraison de l’aide, action
médicale sont les volets le mieux connus, bien que les sommes versées à ce
stade soient relativement minimes par rapport aux dépenses précédentes.
L’argent en jeu est moindre, mais son effet n’en est pas moins important, dans
la mesure où le milieu d’accueil est plus démuni : l’effet sur l’économie
locale est donc proportionnellement plus important et engendre des compétitions
plus âpres. Elles constituent en effet souvent l’unique ressource disponible,
alors que l’économie de paix est en panne, par la fuite des commerçants et
l’arrêt des transports.
Une économie de guerre se met en place, avec ses propres
règles, et de nouveaux acteurs qui disposent des armes et des réseaux leur
permettant de capter le maximum de ressources à leur profit. Cette économie est
aussi le résultat des distorsions du marché provoquées par l’afflux de
l’aide : que ce soit à Juba ou à El-Geneina, l’intervention humanitaire
produit une inflation brutale des biens et services dont les agences humanitaires
ont besoin : logement, carburant, marchandises importées… A l’inverse, les
biens et services délivrés par les agences humanitaires sont l’objet d’une compétition
des acteurs locaux, mais leur abondance fait baisser leur coût unitaire :
les distributions de nourriture, les soins médicaux gratuits posent un problème
paradoxal, mais réel, car ils viennent en concurrence avec l’offre locale de
nourriture ou de soins et médicaments, certes payante, mais qui fait vivre agriculteurs,
commerçants, professions médicales ou paramédicales. Des stratégies de détournement permettent de s’adapter à ce nouveau
contexte, mais il n’en constitue pas moins une perturbation pour l‘économie
locale. Ainsi des soins médicaux payants pratiqués clandestinement dans les
structures hospitalières par le personnel sanitaire recruté par les ONG, ou
bien des détournements de nourriture que l’on retrouve sur le marché, où les
bénéficiaires l’échangent contre les ingrédients (sauces, huile…) qui ne leur
sont pas fournis et dont ils ont besoin. Cette percolation entre système d’aide
artificiel et réalité du marché confère à l’aide une valeur d’échange et non
plus seulement d’usage, qui lui donne en quelque sorte une légitimité et
restitue à ses bénéficiaires une partie de leur dignité perdue, en les faisant
rentrer dans un système où ils disposent d’une denrée monnayable et leur rend
leur statut d’acteurs économiques.
Le niveau local est cependant aussi celui où s’opèrent d’autres
détournements de l’aide, qui n’ont pas qu’une incidence économique ou
sociale : il s’agit des forces armées, qui détiennent souvent le pouvoir
réel au niveau local. Les détournements qu’elles organisent avec l’accord de leur
hiérarchie est d’abord un moyen d’assurer leur approvisionnement et leur équipement ;
elle est aussi pour le pouvoir une façon d’améliorer les soldes et d’accorder
des incentives aux soldats affectés dans des postes exposés. Cette
redistribution de l’aide, effectuée généralement avec l’assentiment forcé des
agences humanitaires, enrichit également les officiers et les fonctionnaires
liés aux grands commerçants de la place. Dans la mesure où une partie de cette
aide trouve le chemin des marchés situés hors de la zone de distribution, elle
requiert même une connivence entre les forces hostiles, qui observent des
trêves qui permettent le partage négocié du butin humanitaire.
Le détournement de l’aide humanitaire devient ainsi un but en soi
et un facteur de guerre :
- les camps de réfugiés, les dépôts de vivres, les hôpitaux
sont autant d’objectifs légitimes, car ils abritent les ressources présentes ou
à venir, étant ravitaillés non pas en fonction de l’identité de leur détenteur
du moment, mais de la population qu’ils desservent ;
- le contrôle des populations faméliques est donc un objectif
prioritaire, et il explique parfois,
comme on l’avait vu dès la guerre du Biafra, que des populations civiles
soient volontairement tenues à distance de points de ravitaillement, pour
servir d’appât aux agences humanitaires opérant dans la région. Au Sud-Soudan
les seigneurs de la guerre et chefs de milices pro-gouvernementales ont bien
assimilé l’équation « population civile famélique + piste d’atterrissage =
aide humanitaire ».
Cette équation rejoint celle qui lie la présence des média à la
collecte de fonds, celle-ci à la présence d’ONG, qui assure le ravitaillement
des belligérants. Dans le véritable « Scramble for Darfur » auquel se
livrent depuis un an environ 70 ONG occidentales, la détection et la mainmise
sur un stock de populations en danger, susceptibles d’intéresser ou d’émouvoir
les donateurs, est l’objet d’une compétition soutenue.
Aide humanitaire et recomposition des
rapports des forces politiques locales
L’accès à l‘aide est aussi un facteur essentiel de
recomposition des pouvoirs politiques au niveau local. Cet impact de l’aide sur
les structures de pouvoir n’est pas nouveau en ce qui concerne en particulier
les mouvements rebelles : en l’absence de ressources locales, et souvent
aussi de légitimité dans le champ traditionnel du pouvoir, la captation et la
distribution de l’aide à sa guise est déterminante pour assurer le prestige et
le pouvoir d’un chef. L’aide extérieure, qu’il s’agisse d’aide militaire ou
humanitaire, est en effet vitale pour le mouvement rebelle : Joseph Lagu,
lors de la première guerre du Sud, s’était imposé comme chef unique du
mouvement Anyanya, puis négociateur unique face au pouvoir de Khartoum, parce
qu’il avait réussi à obtenir le monopole de l’aide militaire extérieure,
israélienne en particulier ; de même pour John Garang, reconnu d’abord par
Menguistu Haïlé Maryam, le dictateur rouge d’Ethiopie et ses parrains soviétiques,
comme seul représentant de la rébellion au détriment des combattants plus
anciens du mouvement Anyanya II. Puis les Etats-Unis en ont fait le destinataire
privilégié de l’opération Lifeline Sudan : leur objectif était de
maintenir une guerre de basse intensité sur les arrières du régime
militaro-islamiste de Khartoum qui les défiait. Ce choix en faveur de John
Garang s’est révélé déterminant lors de la rébellion de deux de ses
lieutenants, Riak Machar et Lam Akol, en 1991, qui ne purent obtenir l’aide
escomptée ; ignorés par l’OLS, ils se retrouvèrent dans l’obligation de
saisir la main tendue par le régime de Khartoum, qui en fit ses supplétifs,
seul moyen pour eux de nourrir et d’armer leurs
fidèles.
Du côté gouvernemental,
sans être aussi cruciale, l’importance de l’aide est considérable : aux
côtés des prédations de toutes sortes exercées par les officiers supérieurs de
l’armée gouvernementale sur les ressources
locales (bétail, bois de teck, etc.), l’aide captée assure à ceux-ci leur
assure la loyauté de leurs troupes, le soutien des milices tribales et une
grande latitude vis-à-vis des autorités civiles ; mais cette captation
donne lieu à des concurrences acharnées et à des accords entre civils et
militaires, mais aussi entre commerçants et fonctionnaires par exemple, qui
peuvent se révéler contradictoires avec les injonctions de l’Etat. C’est ainsi
que l’aide, ressource clé pour de
nombreux acteurs de terrain, est devenue un facteur de prolongation de la
guerre : la période de paix qui devrait s’ouvrir au Sud-Soudan au
lendemain de l’accord du 9 janvier 2005 est aussi tributaire de la possibilité
des parties prenantes de mettre hors d’état de nuire les capteurs de l’aide, en
les éliminant de la scène ou en les dédommageant des pertes encourues. Dans la
mesure où, cependant, la fin de la guerre risque d’entraîner celle des
engagements humanitaires, qui restent à remplacer par un soutien au
développement beaucoup plus hypothétique et moins aisé à détourner, il y a fort
à parier que les groupes lésés chercheront à recréer des « drames
humanitaires » capables de susciter un renouveau de l’aide d’urgence.
Si l’aide engendre des acteurs dotés d’une capacité de
nuisance, mais aussi de réorganisation du territoire, a contrario, elle rejette
dans l’ombre ceux qui n’y ont pas accès comme instrument de leur pouvoir. C’est
le cas des chefs traditionnels (nazirs, sultans et autres shartaï du Darfour
par exemple), déjà marginalisés par le pouvoir depuis le Local Administration
Act de 1970, mais surtout rejetés par les agences humanitaires hors du circuit
de distribution car ils ne disposent pas du savoir (occidental) ou du pouvoir
(armes) qui leur assureraient une
écoute. Leur légitimité repose pourtant,
dans le système traditionnel, sur leur capacité à aider leurs ouailles dans la
détresse, en intercédant en leur faveur ou en redistribuant l’aide reçue selon
des critères acceptables par tous. Ils sont en partie remplacés par de nouveaux
responsables, qui émergent dans les camps, choisis ou élus sur la base de leur
charisme personnel, leur éducation moderne (instituteurs de village, employés
de l’administration ou techniciens…), que l’on retrouve aussi dans les rangs de
la guérilla du SPLA comme du SLA.
La population civile, victime de la guerre,
victime de l’aide ?
Au débouché du pipeline humanitaire se trouvent les victimes
civiles du désastre. Celles-ci, qui attirent seules l’attention des médias, ne
sont pourtant pas, on l’aura compris, celles qui reçoivent la plus grande part
des sommes dévolues à la crise. Mais
surtout cette aide n’est pas déversée au hasard, ni de manière qui corresponde
nécessairement à la gravité des situations individuelles et collectives.
Sa répartition, qui est généralement précédée d’assessments
plus ou moins fiables, répond d’abord à des critères de facilité d’accès et de
distribution, et également de visibilité par les donateurs et les médias ;
elle correspond aussi, on l’a vu, à des critères d’opportunité
politico-financière pour les belligérants.
Un des exemples les plus frappants de ces distorsions est celui
qui fut fourni en 1998 dans le Bahr el-Ghazal : la collusion entre les
autorités gouvernementales, qui interdirent l’accès de l’OLS alors qu’il était
encore temps d’enrayer une crise alimentaire, la soumission de l’OLS au diktat
du gouvernement soudanais, en contradiction avec son mandat et avec les principes
de base de l’action humanitaire et le SPLA qui prit le relais lorsque les vols
humanitaires furent enfin autorisés, en pleine saison des pluies, aboutit à la
sélection des points de distribution par le gouvernement, des bénéficiaires par
le SPLA, qui chargea de la distribution le SRRA, interdisant tout accès direct
aux bénéficiaires par les agences étrangères. L’aide, largement suffisante pour
éviter toute victime, fut attribuée prioritairement aux notables et aux clans
clients du SPLA, aux familles du cru possédant encore un chef mâle, et exclut
les déplacés épuisés venus de loin, et en particulier les femmes accompagnées
d’enfants, et les vieillards, qui ne représentaient aucun intérêt politique sur
l’échiquier local. D’autres critères de sélection, tribaux ou claniques, et
échappant largement aux observateurs étrangers, sont sans doute intervenus
également dans le tri des bénéficiaires : la famine organisée
conjointement par le gouvernement dans un premier temps et par le SPLA ensuite,
fit 300 000 victimes, dont la responsabilité incombe aussi à la lâcheté de
la bureaucratie de l’OLS et des responsables d’ONG soucieux de maintenir à tout
prix de bonnes relations avec les belligérants. Mais la famine fut aussi
l’occasion pour de nombreux cadres du SPLA de s’enrichir, en rachetant à vil
prix le bétail des affamés, et en le revendant, avec la complicité des
officiers des garnisons du gouvernement, aux commerçants arabes (jallaba) qui
les exportaient vers Khartoum.
Au Darfour, les dévastations effectuées par les bombardements
aériens de l’armée gouvernementale et par les milices « arabes »
janjawids ont été suivies en temps réel par les satellites, dont les images ont
été transmises à l’ONU et aux organismes humanitaires. L’aide ne couvre
cependant pas la totalité des zones touchées ; elle est concentrée à
proximité des grandes villes et des aéroports par où l’aide est acheminée. Les
régions montagneuses ou semi-désertiques du Nord sont bien moins desservies, et
en particulier les zones tenues par la rébellion. Ces régions difficiles d’accès sont en plus
rendues peu sûres par la présence dissuasive de « brigands », qui ne
sont que les bandes armées financées par le gouvernement. L’aide est ainsi, en
dehors des camps de déplacés, orientée par un mélange de pressions et
d’intimidations, vers les déplacés membres de tribus « arabes »,
victimes des représailles de la rébellion ; de même les ONG sont
dissuadées d’embaucher des membres de tribus non–arabes, qui sont accusés de
soutenir les « rebelles ».
Les camps de déplacés sont eux-mêmes soumis à la terreur de la
Sécurité et des Forces de Défense Populaire, voire à des forces de police qui
sont composées de janjawids revêtus d’uniformes civils. La présence de l’ONU et
des ONG n’assure à ces déplacés qu’une illusion de sécurité, comme le prouvent
les disparitions quotidiennes des hommes jeunes et l’éviction brutale, de nuit,
de camps entiers, repoussés loin de tout accès à l’aide humanitaire.
Sans trop forcer le trait, on peut se demander dans quelle
mesure l’ONU et les ONG présentes au Darfour n’accompagnent-elles pas et ne
facilitent-elles pas l’accomplissement du projet de transfert massif de la
population paysanne du Darfour vers des camps, pour faire place aux groupes
nomades plus loyaux ? En apportant leur aide à ces populations, en leur
permettant de survivre grâce au triptyque nourriture/eau potable/soins
médicaux, elles donnent bonne conscience à la « communauté internationale »
tout en remplaçant une intervention politique ou militaire, qui seule
permettrait de revenir au statu quo ante et d’entamer de véritables
négociations de paix. Toute l’ambiguïté de l’aide humanitaire est là, dans
l’acquiescement inconscient au projet gouvernemental de refonte économique,
politique et sociale de la région.
L’aide humanitaire, fourrier de la
« modernité »
La dépossession et l’éviction dont sont victimes les
populations du Sud-Soudan comme du Darfour ne se limitent pas à la perte de leurs
proches, de leurs biens et de leurs repères matériels. Elles se traduisent
aussi par une profonde dégradation psychologique ; la perte de tout statut
social est une humiliation, à laquelle la dépendance à l’égard de l’aide
étrangère en ajoute une nouvelle, la mendicité étant entachée dans ces sociétés
de stigmates très dévalorisants, généralement ignorés ou négligés par les
donateurs.
Dans ces sociétés fragilisées, l’irruption brutale de
l’Occident, avec sa puissance technologique et financière, ses attitudes
mentales et ses comportements sociaux, ouvre en particulier à la jeunesse et
aux enfants de nouvelles perspectives, en contradiction avec les enseignements
et les dogmes des adultes. Cette ouverture souvent conflictuelle à la
« modernité » occidentale peut être encouragée par certains
intervenants qui voient dans cette mutation une forme d’aide ; une ONG
comme Samaritan Purse, financée par l’USAID et dirigée par le fils du pasteur
télévangéliste Billy Graham, très lié à l’idéologie néochrétienne de
l’administration républicaine, peut avec quelque crédit être accusée par le
gouvernement soudanais de tenter de propager la foi chrétienne parmi les
populations musulmanes désemparées du Darfour. De même, les quelques écoles
ouvertes dans les camps sous l’égide de l’UNICEF, comme d’une manière plus
générale, l’urbanisation soudaine de populations rurales, entraînent la
propagation de nouveaux comportements sociaux, plus individualistes, porteurs
de désagrégation et de recomposition sociales : de nouvelles élites, de
nouveaux leaders prennent la place des Anciens de la tribu incapables de
s’adapter aux temps nouveaux.
Finalement, tous ces
aspects de l’intervention humanitaire que nous venons de décrire, bien qu’ignorés
des médias et des observateurs extérieurs, sont peut-être les conséquences les
plus durables et les plus profondes des bouleversements introduits à la faveur
des crises du Tiers-Monde dans des sociétés « enclavées » ;
ils favorisent le renforcement de l’emprise de l’Etat ou, ce qui revient au
même, des groupes rebelles, puissants facteurs de modernisation et
d’uniformisation, sur des sociétés qui avaient conservé jusque là une marge non
négligeable d’autonomie culturelle et sociale.