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Célibataires, par choix ou par nécessité
TUNISIE - 27 mars 2005- par RIDHA KÉFI, CORRESPONDANT À TUNIS


Le mariage n'a plus la cote chez les jeunes, hommes et femmes confondus. Certains refusent de franchir le pas, lui préférant un mode de vie plus libre, loin de toute convention. D'autres n'ont pas trouvé le partenaire idéal. Témoignages.


Mongi, Zakia, Alia, Habib et Imen ont beaucoup de points communs. Âgés de 30 à 43 ans, ils ont fait des études supérieures, gagnent relativement bien leur vie et appartiennent à une catégorie sociale aujourd'hui en pleine expansion : les célibataires. Certains le sont par choix, d'autres par nécessité. Mais, par-delà les différences inhérentes à l'itinéraire de chacun, ils font face aux mêmes contraintes : celles d'une société qui se dit moderne, mais qui a du mal à se défaire des tabous hérités du passé. Leur liberté, toute relative, ils ne la vivent pas comme un privilège, mais - parfois - comme un fardeau. Ils y sont néanmoins très attachés. Telle Zakia R., une dentiste de 35 ans. Fiancée depuis huit ans, cette belle brune vit avec son futur époux en concubinage. Cette vie de couple - hors mariage -, impensable a priori dans un pays arabo-islamique, elle a su l'imposer à sa famille, pourtant très conservatrice.

Pourquoi continue-t-elle de repousser la date du mariage ? Réponse de Zakia : « J'ai peur que ce bout de papier [le contrat de mariage, NDLR] ne devienne une prison. » N'a-t-elle pas confiance en son partenaire ? « Si, je l'aime beaucoup et je lui ai juré fidélité », réplique-t-elle. Ce qui la « bloque » (c'est son mot), ce sont les nombreux cas de divorce qu'elle a connus dans sa propre famille. Mais aussi le comportement volage des médecins internes qu'elle côtoie dans les hôpitaux de Tunis. « Ils prétendent tous aimer leur femme, mais n'hésitent pas à la tromper. Cela me fait douter des bienfaits du mariage dans une société en perte de repères », explique la jeune femme. Ce qu'elle craint le plus, c'est qu'après le mariage son futur époux lui file entre les doigts. La vie de couple hors mariage est donc pour elle une manière de pérenniser son amour. Ne ressent-elle pas le besoin d'avoir un enfant ? Réponse : « Pour quoi faire ? Je n'ai qu'une vie. J'ai choisi de la vivre librement. Au diable la société ! »

Chez Alia M., avocate de 43 ans, la révolte se mue en ironie. Si le célibat ne lui pèse pas, loin s'en faut, c'est parce qu'elle exerce une profession qui lui garantit un niveau de vie appréciable. Elle sort beaucoup, toujours accompagnée, fréquente hôtels, restaurants et boîtes de nuit et - afin que les apparences soient sauves - exige de ses compagnons qu'ils se comportent, non comme des amants, mais comme des collègues. Les hommes, elle les préfère, dit-elle, dans ses bras plutôt que sur le dos. Et d'ajouter : « J'apprécie leur compagnie. Ils sont intelligents et drôles. Je profite d'eux dans tous les sens du terme, car je ne paie jamais rien. Quand je me lasse d'eux, je le leur fais savoir, et je tourne la page. Tout se fait dans la discrétion. Et, surtout, le respect. » A-t-elle jamais vraiment aimé un homme ? Si, mais c'était il y a longtemps.

Alia avait 20 ans lorsqu'elle est tombée amoureuse d'un jeune homme de son âge. Les deux tourtereaux étaient sur le point de se marier, mais le destin en a décidé autrement. « Au début, j'ai mal vécu cet échec. Plus tard, j'y ai vu une chance », explique-t-elle. Avant d'ajouter : « Je suis indépendante, équilibrée, et j'ai une situation que beaucoup de femmes mariées m'envient. Je me laisse courtiser par les hommes. Ils sont à mes pieds, et je choisis qui je veux, quand je veux. » Avocate, elle envisage de satisfaire son désir de maternité en adoptant un enfant et conclut, sans cynisme aucun : « J'éprouve d'autant moins de regret d'avoir définitivement opté pour le célibat que les procédures de divorce font aujourd'hui le gros de mon chiffre d'affaires. »

Journaliste, âgé de 40 ans, Habib F. était marié et s'entendait bien avec sa femme. Mais, un jour, quelque chose s'est cassé : « Après huit ans de vie conjugale, j'ai senti le besoin de rompre les amarres. La vie de couple devenait étouffante, ennuyeuse. Ma "moitié" n'avait plus d'attention que pour les enfants. Nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre », raconte-t-il. Après mûre réflexion, le jeune époux introduit une procédure de divorce et opte pour une nouvelle vie. Cela s'est passé il y a deux ans. « Aujourd'hui, je partage mon temps avec une bande d'amis des deux sexes, et je me sens plus épanoui », explique Habib. Qui s'empresse d'ajouter : « Pour être franc, nous vivons dans une société assez libérale. Les partenaires de l'autre sexe ne manquent pas. Et puis, Dieu merci, les Tunisiennes ne cherchent pas toutes à se caser. Il y en a qui préfèrent les relations passagères. Comme moi. » Traduire : pour ce qui est du sexe, le célibat ne pose pas de problème insoluble.

Sur le plan financier, en revanche, les choses sont - c'est le cas de le dire - moins roses. Surtout pour un homme divorcé, qui doit subvenir aux besoins de son ex-épouse - et des enfants dont elle a la garde - et aux siens propres. Le confrère avoue avoir des difficultés à joindre les deux bouts, mais pense avoir trouvé la solution en menant une vie de bohémien. C'est-à-dire « vivre de peu, assumer sa pauvreté, ne pas tenir compte du regard d'autrui... »

Quand elle avait 20 ans, Imen C., cadre de banque, aujourd'hui âgée de 30 ans, a eu plusieurs occasions de convoler en justes noces, mais elle a préféré terminer ses études. Ensuite, elle s'est préoccupée de sa carrière professionnelle. Le temps a passé. La plupart de ses copines se sont casées. « Cela ne m'a pas rendu le mariage plus attrayant. Au contraire, je suis devenue plus exigeante. J'ai rencontré beaucoup d'hommes, mais pas encore le partenaire rêvé », explique-t-elle. Quant au célibat, elle commence à y prendre goût.

Seul problème : le regard de la société, qui la classe déjà dans la catégorie des « vieilles filles ». Sa famille commence aussi à faire pression sur elle pour l'amener à choisir rapidement un époux. « À chaque fois que je passe un agréable moment et que je rentre épanouie à la maison, mes parents se laissent aller à des commentaires ironiques sur ma vie de célibataire », raconte Imen. Qui avoue son incapacité à se libérer de l'emprise de sa famille, particulièrement conservatrice. « Vous vous rendez compte que je suis encore vierge à mon âge ? » lance-t-elle. Et d'avouer : « Certaines de mes amies ne cessent de me conseiller d'épouser le premier venu, rien que pour faire l'expérience de la vie de couple et goûter aux joies de la maternité, quitte à divorcer par la suite. Cela me permettrait, au moins, de changer de statut. Celui de divorcée est plus facile à assumer en Tunisie que celui de "célibataire endurcie" ou de "vieille fille". » L'idée la tente, mais Imen hésite à faire le pas.

De la même façon, Mongi G., professeur de français, 38 ans, n'a pas choisi d'être célibataire. Il n'a jamais cherché non plus à se marier. En fait, le célibat s'est imposé à lui comme un moindre mal. « Dans une société très attachée aux apparences, le mariage coûte très cher. Or mon salaire d'enseignant est misérable. »

Ne pourrait-il pas faire comme tous ses compatriotes : contracter un crédit pour faire face aux dépenses fastueuses du mariage ? Mongi répond, dubitatif : « Et qui me garantit que celui-ci va durer ? » Et ajoute, tout aussi sceptique : « Le divorce aussi coûte très cher. » Il cite le cas de certains de ses collègues divorcés, qui dépensent la moitié de leur salaire pour payer la pension de leur ex-épouse et le loyer de l'appartement que celle-ci habite.

« Je ne suis pas contre le mariage, précise Mongi. J'adore aussi les femmes. Mais les Tunisiennes, qui se disent émancipées, font parfois un usage égoïste de leur liberté. Pour elles, l'homme est au mieux un banquier, au pire l'esclave de leurs désirs. Rares sont celles qui y voient un compagnon ou un partenaire. »

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