Les musulmans sont-ils capables
de re-concevoir le texte religieux?
ABDELHAK NAJIB 15 2005
Colloque
Le colloque qui
s'est tenu à Asilah du 12 au 14 août sous le thème de “l'islam vu
par nous et par les autres” a été l'occasion de mettre quelques
points sur quelques "i". Possibilité d'une relecture de l'islam,
l'existence de plusieurs islams, la déconstruction du texte
énonciateur, la fin du nombrilisme islamique et le procès de soi
pour éviter les complaisances. Autant de sujets et d'interventions
pour réfléchir la question de l'islam sous le prisme d'une volonté
sincère de toucher du doigt ce qui ne va pas.
L'islam pose problème. Les musulmans se posent des questions. Le
monde entier se trouve confronté à une pléthore d'analyses et de
lectures aussi disparates les unes que les autres sur la question de
l'islam et de la violence. Parce que le fond de la problématique a
été posé à cause ou grâce à l'émergence de ce que l'on appelle
terrorisme. Comme l'a souligné l'un des intervenants, Ali Asghar
Engineer, venu d'Inde, "tous les musulmans ne sont pas des
terroristes, mais tous les terroristes sont des musulmans". La
question est donc légitimée, ne serait-ce que pour démêler le bon
grain de l'ivraie. Les interventions lors de ce colloque, non
dénuées de débats passionnés et de volonté certaine d'apporter de
nouvelles visions sur cet islam qui pose problème, ont mis l'accent
sur l'importance de la modération, d'une vision "du centre" dans
l'islam. C'était le sujet du discours de Taieb Tizini, professeur de
philosophie en Syrie, qui a présenté une approche juste pour contrer
les extrémismes. L'approche modérée mérite que l'on s'y arrête le
temps d'en saisir le contenu. Face au refus de l'autre, il faut bien
qu'il y ait une volonté d'acceptation. Une approche plus mesurée de
la différence qui ne verserait ni dans l'incrimination ni dans la
discrimination. En somme, le propos de Tizini touchait au vif du
sujet. L'islam tel qu'il est décrit, pressenti, présenté par nous et
par l'autre est teinté de ce refus de la différence qui n'émanant
pas du texte lui-même (le Coran), trouve racine dans la pratique.
Autant d'islams que de musulmans Les débats sur
l'islam le présentent comme une même et unique pratique commune à
tous les pays dont il est la confession. C'est faux. Il y a autant
d'islams que de pays musulmans, mieux encore, il y'en a autant que
de pratiquants dans le monde. Chacun puise dans le texte ce qui lui
convient. Un intervenant lors de ce colloque avait avancé l'image
d'un supermarché de concepts où chacun fait ses provisions. Est-ce
cela l'islam en cours que nous voulons pour religion? Certes, il y a
des nuances d'une culture à l'autre. Et là nous rejoignons les
propos de Ghassan Salamé qui a balayé d'un revers de la main l'idée
du clash des civilisations insistant sur l'existence d'une seule
civilisation qui n'est pas forcément l'apanage d'un Etat seul, mais
le fruit d'une époque. Et là, il est préférable de parler de
confrontation de culture et même au sein des Etats islamiques qui
présentent de nombreuses différences entre eux. Nous ne vivons pas
l'islam au Maroc comme en Malaisie pas plus que le Yéménite ne vit
la religion comme le Tunisien… Quand on aura compris qu'il y a
autant d'approches possibles, issues de la pratique et de la culture
de tel ou tel autre pays, on pourrait alors commencer une lecture
plus au moins juste de la religion en tant que mode de vie, de
pensée et de vivier pour l'idéologie. Car, il faut le dire, l'islam
est aussi une idéologie politique, sociale et économique qu'il faut
prendre en tant que telle. La déconstruction du texte
coranique Sommes-nous assez mûrs pour un tel exercice à la
fois sémantique et anthropologique. Un exercice qui exige une
analyse du contexte, de l'évolution, de l'actualité et des
changements opérés au sein même des sociétés musulmanes? La question
est posée, sa réponse reste à définir. Il est évident que les
volontés réformistes sont rares et les forces réactionnaires sont
légion. D'où une incapacité de faire passer le message de l'urgence
d'une nouvelle lecture du texte coranique. Le simple énoncé d'une
telle possibilité horripile certaines et fait se dresser les cheveux
sur d'autres têtes. Cette frilosité émane principalement d'un
confort de pensée que peu sont prêts à abandonner pour de nouvelles
techniques d'analyses. Ici, Rachid Benzine propose une méthode
"déconstructionniste" pour mieux toucher les variations sur le thème
des islams. Il ne s'agit pas là d'un procédé hasardeux de lecture
pour soumettre le texte coranique à des technicités toutes faites.
Non, il est plutôt question d'une coupure avec ce qui a prévalu
depuis l'avènement du Coran et toutes les exégèses possibles. Si
nous sommes aujourd'hui ballottés entre plusieurs bords de pensées,
c'est que la nécessité d'une autre lecture semble évidente et
inévitable. Sans omettre que le texte coranique lui-même a toujours
été un texte ouvert, qui appelle à l'ouverture dans le sens de son
exégèse. D'où vient alors cette ambiguïté entre partisans de la
sacralité absolue du texte et ceux qui n'osent avancer que, dans
cette sacralité, il y a lieu d'approfondir les connaissances sur la
religion dans le cadre de "l'Ijtihad". Il s'agit donc d'une nouvelle
école de pensée sur l'islam et ses variations, une école
scientifique qui n'est ni du mysticisme, ni du soufisme, ni du fiqh,
mais une approche qui prend à la fois le texte comme un tout unifié
et un ensemble de fragments à construire en les déconstruisant.
Le miroir de soi Dans cette logique, il est
primordial de se regarder dans un miroir qui ne soit ni grossissant
ni réducteur, mais un réfracteur d'images à la mesure de la réalité
des islams et des musulmans. Sommes-nous les victimes d'une grande
conspiration mondiale? Ahmed Maher, ex-ministre égyptien des
affaires étrangères répond par un oui et un non. Rien de dialectique
dans cette double réponse, mais l'image d'une réalité complexe. Nous
sommes doublement victimes et doublement responsables de ce que nous
sommes. Il y a certes une contingence mondiale qui fait que l'islam
et les musulmans sont stigmatisés, mais ceux-ci sont aussi les
créateurs de leurs propres réalités. L'image donnée par le docteur
Erubee de cet accidenté ensanglanté qui refuse de se voir dans un
miroir colle au musulman. On pointe du doigt, l'autre, l'Occident…
etc et on ne se dit jamais que nous sommes à la source de nos
malheurs. Et si nous nous attaquions à régler nos problèmes sans
attendre que les autres nous dictent nos comportements? Peut-être
est-ce là le début de cette voix modérée et "centriste", de cette
relecture du texte et des lois régissant les sociétés des musulmans,
peut-être est-ce là aussi l'amorce d'un dialogue des cultures en
réponse à une hypothétique guerre des civilisations.