Si la concurrence s’annonce rude
dans le secteur de l’Audiovisuel au Maroc, le monopole lui, sera bientôt
définitivement levé.
Par Samir SOBh
L’idée de la
création de la Haute autorité de la Communication audiovisuelle (Haca) n’est pas
nouvelle », indiquent les milieux proches du secteur.
Elle date des années 90, et du premier gouvernement de l’alternance dirigé, à
l’époque, par Abderrahmane Youssoufi. Mais cette initiative avait été
malheureusement bloquée, à plusieurs reprises, par le contre-pouvoir. En
d’autres termes, par « l’entourage de feu roi Hassan
II », précisent ces mêmes milieux.
Aujourd’hui, avec la mise en route de cet
organisme, encouragé et défendu par Mohamed VI, le Maroc est appelé à
accompagner un nouvel environnement médiatique. Une libéralisation qui ne plaît
pas à tout le monde. Surtout pas à ceux qui avaient profité du monopole pendant
plus d’une vingtaine d’années, comme la Radio Médi
1, et plus récemment, la Sawa, radio américaine
diffusant, en arabe, depuis le Maroc. Les dirigeants de ces deux médias ont donc
tenté de négocier le cahier des charges en passant par des canaux parallèles au
sein de l’establishment marocain.
La réponse de la Haca, qui jouit d’une
autonomie quasi totale, et qui exerce son contrôle indépendamment de tout
interventionnisme étatique, a été à la fois négative et catégorique. De plus,
ses responsables rappellent, à chaque occasion, que l’institution « n’a rien à voir avec le ministère de la Communication, département
qui dépend du gouvernement ». Ce qui signifie que la
Haca est un « dossier » sensible géré, officieusement, par les hautes sphères de l’État
marocain.
En effet, la libéralisation du secteur de
l’audiovisuel fait partie – au même titre que la lutte contre la pauvreté et
l’analphabétisme –, des principaux objectifs que Mohamed VI s’est fixés et qu’il
est déterminé à atteindre. Il lui a donc accordé l’effectif, les moyens et les
statuts adéquats. De plus, l’ouverture de ce secteur à la participation
étrangère – compatible avec la liberté de la presse –, ne peut qu’améliorer
l’image du Maroc. Ce qui place un peu plus la Haca devant ses responsabilités,
pour la mise à l’épreuve de cette libéralisation.
Problématiques et concurrence. Au début
du mois d’octobre 2005, le nombre de demandes pour des radios avoisine 65, alors
que celles qui concernent les chaînes de télévision ne dépassent pas 8. En
revanche, les confirmations d’intérêt portent sur 61 projets de radios et sur 11
chaînes de télévisions : 3 généralistes (dont 2 nationales), 7 thématiques (dont
5 nationales), et une chaîne culturelle régionale. Sur l’ensemble des intentions
des groupes, sociétés et particuliers (Marocains, Arabes, essentiellement des
pays du Golfe, Américains, Anglais, Français et Allemands), la Haca n’a reçu que
13 dossiers complets : 11 pour la radio et 2 pour la télévision. À ce propos,
des professionnels laissent entendre que les cahiers de procédures de
l’institution sont trop exigeants au plan financier.
La Haca explique que ces documents
présentent « la viabilité économique de chaque
projet », rien de plus. Ainsi, l’institution ne pourra cautionner des
dossiers qui pourraient s’avérer défaillants par la suite.
Quoi qu’il en soit, aucune date butoir n’a
été fixée. « C’est pour garder une
flexibilité », souligne Ahmed Ghazali, président de la Haca. Et d’ajouter :
« nous sommes tout à fait dans l’horizon fixé, avec
un petit réajustement lié à l’élaboration des cahiers de procédure ». Les
résultats du dépouillement des offres seront connus à la fin du premier
semestre 2006. Et les licences, attribuées au fur et à mesure. « Une opération qui devrait vraisemblablement durer jusqu’à la fin
de l’année 2008 », indique un opérateur casablancais.
La mise en marche des radios prendra six à neuf mois à compter de l’autorisation
d’exercer. Quant aux télévisions, la durée (un an ou deux) est plus longue
puisque les projets nécessitent de lourds investissements.
Ce volet ouvre le débat sur la concurrence
qui s’annonce, d’ores et déjà, très acharnée. Qu’il soit question de la
télévision ou de la radio, les nouveaux opérateurs se trouveront dans
l’obligation de faire face à des concurrents enracinés dans le paysage
audiovisuel marocain.
C’est le cas de Médi 1, de la radio 2M, ou
des chaînes satellisables. Ces médias ont une longueur d’avance. Ce constat
pousse un nouveau venu à préciser que la Haca doit « favoriser
et encourager des concepts de radios imaginés par des Marocains ». Il faut
donc privilégier les projets nationaux.
La viabilité des stations régionales
figure parmi les autres problèmes susceptibles d’intervenir pendant le
processus. Si les responsables de l’organisme de régulation audiovisuelle
estiment que les médias vont donner un contenu concret à l’identité régionale
souhaitée par le Maroc, dans le cadre de sa politique globale, certains
professionnels ne voient pas ce constat du même œil. Ils croient ainsi que,
hormis le cas casablancais, il sera difficile pour les nouveaux opérateurs
d’asseoir une continuité de ces stations par manque de compétences locales. «
Pas d’inquiétudes de ce côté »,
répondent les experts de l’institution. Ils affirment même que cette dernière
« entend mener à bien le rôle capital qui lui a été
assigné ».
Ainsi, la Haca compte accompagner, dans
les meilleures conditions possibles, l’installation des stations régionales et
souhaite également anticiper les erreurs et les spéculations des nouveaux
médias.
Ahmed Ghazali reconnaît qu’en dépit du feu
vert accordé par l’État, la libéralisation du secteur de l’audiovisuel n’est pas
une promenade de santé.
Mais la détermination, pour mener le
projet à bien, est réelle. Néanmoins, les autorités misent sur les structures
opérationnelles devant permettre à l’institution d’exercer son rôle de
régulateur.
La fin d’un monopole. Une grande partie
du milieu médiatique marocain évoque, avec enthousiasme, la libéralisation du
secteur et la fin d’un monopole injuste qui a profité à certains pendant plus de
vingt ans. Pour Noureddine Ayouch, président de Lowe Shems, une des plus
anciennes régies publicitaires de Casablanca, « l’étape est nouvelle, et la création de la Haca, pour la gérer,
est une bonne décision ». Avant d’ajouter : « c’est une institution dont le Maroc peut être fier ». Un
patron de presse, qui préfère garder l’anonymat, émet un autre son de cloche.
Selon lui, « le risque d’un blocage, partiel certes,
cette fois, de la libéralisation du secteur de l’audiovisuel, demeure présent à
tout moment. Je ne vois pas, dit-il, comment le Maroc pourra aller aussi loin dans cette expérience
osée, au moment où ses pairs arabes appliquent, jusqu’à présent, la politique “
des ouvertures du secteur à la carte”. J’espère que cette libéralisation ne se limitera pas à des radios
musicales et à des chaînes de télévision sportives, ou du genre de télé-achats »
conclut-il.
De son côté, la direction de la Haca, tout
en indiquant qu’elle « poursuit sa mission sans
bousculades ni heurts », affirme que ce n’est qu’une
question de timing. Et que
le processus avance « doucement mais sûrement
». Pour elle, il faut que les projets présentés le
soient en bonne et due forme, et que les confirmations d’intérêts soient
claires. Sur un ton rassurant, Ahmed Ghazali répète que l’expérience marocaine
sera « un exemple à suivre », non seulement au Maghreb, mais dans une partie du Moyen-Orient
et de l’Afrique. « C’est dans cet
objectif, souligne-t-il, que la direction consacre le temps nécessaire afin que cette
libéralisation soit le plus proche possible de la perfection. »
Malgré cet optimisme, qualifié
d’« exagéré » par certains
analystes politiques, nombreux sont les citoyens marocains qui croient au réveil
des vieux démons. En l’occurrence, les personnes ayant toujours de l’influence
ainsi qu’une forte capacité de nuisance. Ces derniers, associés au lobby des monopoles – à tous les
niveaux de l’establishment
marocain –, pourront, au moindre faux pas de la Haca, vider le projet de
libéralisation de sa substance.
Les prochains mois seront décisifs. Ils
constitueront, en effet, le baromètre de la progression du processus. La
transparence sera aussi une des conditions sine qua
non du succès à cet examen de passage. Tous les
indices ont montré, jusqu’à présent, que l’échec n’était pas permis. Mais des
obstacles peuvent surgir à tout moment. C’est du moins ce qu’affirment les
proches collaborateurs de l’ancien Premier ministre, Abderrahmane Youssoufi.