Enquête
Ariel Sharon, le lion du "Grand Israël"
LE MONDE | 06.01.06 | 13h44  •  Mis à jour le 06.01.06 | 13h44

uoi de mieux que la longévité pour brouiller les pistes ? En cinquante ans de carrière, Ariel Sharon aura tout expérimenté : l'ivresse des combats, la déchéance politique et la résurrection électorale. Que d'habits pour un seul homme ! Le reître de Qibbya, le ministre de la défense jeté en pâture à l'opinion publique par la commission Kahane après les massacres de Sabra et Chatila, devenu "homme de paix" pour George Bush, célébré pour le retrait unilatéral de Gaza. Le "bulldozer", le père de la colonisation à marche forcée, changé en fossoyeur du Goush Katif. Dans le cas d'Ariel Sharon, la longévité aura aussi été la marque d'une volonté acharnée. Comme tous les hommes politiques, une fois au sommet, il a tout fait pour durer. Mais cette ambition de pouvoir a toujours été en cohérence avec l'objectif même de sa vie : le projet d'un Israël le plus grand possible. Dans un nationalisme souvent brutal de la terre, qui a constitué pour lui l'unique conviction.

Celle-ci s'est façonnée sur la glèbe du moshav de Kfar Malal, non loin de Tel-Aviv. Venus de Russie, Samuel et Vera Scheinerman s'y installent au début des années 1920. C'est là que naissent Yehoudit — "Dita" —, puis Ariel, en 1928. L'installation est difficile. Le caractère tranché de Samuel, volontiers solitaire, ne facilite pas les relations avec les autres membres de la coopérative villageoise. S'il porte en lui l'héritage sioniste de son père — le premier à être venu en Palestine, en 1910 —, sa femme, Vera, a dû remiser les espérances nées de ses études de médecine pour le travail pénible des champs.

Né un an avant les émeutes antijuives de 1929, Ariel Sharon grandit sur une terre de plus en plus disputée, où la méfiance réciproque se change progressivement en haine. Il reçoit en héritage le rapport complexe aux institutions développé par son père et le jugement sans nuances porté par sa mère sur les autochtones arabes, contre lesquels elle ne cessera de le mettre en garde tout au long de sa vie. A cet instant, le Mandat britannique vit ses dernières heures, même si elles sont masquées par le basculement du monde en 1939. La seconde guerre mondiale en annonce d'autres. Autrement plus proches.

Encore adolescent, Ariel Sharon reçoit dans le Néguev la formation militaire dispensée clandestinement par la Haganah, l'armée juive secrète. En 1948, le premier affrontement israélo-arabe le précipite dans la fureur des armes. Il s'en nourrira pendant plus de trois décennies. Malgré des débuts laborieux à la Haganah, Ariel Sharon s'affirme très vite dans l'action, où il gagne son surnom d'"Arik", "le Lion". Ses talents trouvent à s'employer sur cette terre où les batailles ne cessent de se succéder.

Après 1949 et une première paix armée, le temps est aux infiltrations et aux coups de main. Les responsables de l'armée israélienne ont besoin d'un militaire peu regardant sur les moyens, assez détaché des lois de la guerre et capable d'initiatives sur la base de consignes évasives. Une unité est confiée à Ariel Sharon, le commando 101, qui se fera connaître par de multiples raids jusqu'à la bavure de Qibbya. Après un double assassinat d'Israéliens par un commando de fedayins, le village jordanien est détruit à coups d'explosifs. Des dizaines de victimes civiles seront retrouvées dans les décombres. Ariel Sharon a toujours assuré que son commando avait ordonné aux villageois de quitter leurs maisons avant qu'elles ne soient détruites.

En 1954, le commando 101 fusionne avec un corps de parachutistes, sous le commandement d'Ariel Sharon, qui s'illustre lors d'une attaque à Gaza contre l'état-major égyptien, puis lors de la malencontreuse équipée franco-britannique de Suez, en 1956, à laquelle se joint l'armée israélienne. Ariel Sharon engage à cette occasion ses troupes dans la bataille de Mitla, dans le Sinaï, où elles essuient de lourdes pertes avant de se retirer, comme les Français et les Britanniques, sous les pressions internationales. Après cet épisode amer, il part étudier l'art de la guerre en Grande-Bretagne, mais il ne gagne pas pour autant le droit d'entrer dans la caste des décideurs militaires, qui se méfient de ce guerrier utile mais imprévisible.

L'heure de la revanche sonne pour lui comme pour Israël en 1967, avec la victoire-éclair remportée sur la Syrie, l'Egypte et la Jordanie, qui abandonnent toutes des pans entiers de territoire. Le drapeau israélien flotte sur le Golan, la Cisjordanie, Gaza et le Sinaï, conquis brillamment par Ariel Sharon. Ce coup d'éclat ne dissipe pas les arrière-pensées de l'état-major israélien, qui lui refuse les postes les plus élevés. Quelques mois seulement après la victoire, une tout autre épreuve s'abat sur lui. Remarié avec la sœur de sa première femme, décédée dans un accident de voiture en 1962, le guerrier doit affronter la mort de son premier fils, Gour, accidentellement tué au domicile familial par une arme à feu.

S'il est tenu à distance par ses supérieurs, le soldat Sharon reste cependant indispensable. Il est ainsi envoyé à Gaza, où les activistes de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) défient le nouvel occupant. Après trois mois d'une présence de fer, le territoire semble effectivement mis au pas, ce qui conforte encore plus Ariel Sharon dans sa conviction de la primauté de la force en toutes circonstances. Ce n'est pourtant que partie remise, jusqu'à la première Intifada, qui éclatera dans l'étroit territoire en 1987.

En 1972, ayant atteint la limite d'âge, Ariel Sharon entre brièvement en politique. Il s'est fixé un objectif : le rassemblement des forces d'opposition, disparates, dans un bloc capable de faire pièce au Mapaï, le Parti travailliste, qui dirige le pays depuis sa fondation et contre lequel il n'a cessé de se heurter tout au long de sa carrière. Une nouvelle vie semble s'offrir à lui. Avec le soutien financier de compagnons d'armes, il vient d'acheter une vaste ferme au nord du Néguev, non loin de l'endroit où il avait découvert le maniement des armes avec la Haganah, trois décennies plus tôt. Une manière de retour aux sources sionistes, lorsque la charrue se mariait avec le fusil, pesanteurs du système coopératif de Kfar Malal en moins.

Mais, très vite, la guerre le ramène une nouvelle fois à sa première vocation. Au début du mois d'octobre 1973, alors que le pays s'immobilise pour célébrer Kippour, l'attaque concertée de la Syrie et de l'Egypte place Israël au bord du gouffre. Ariel Sharon, sur son terrain de bataille favori, le Sinaï, force le sort des armes. Il brise l'offensive égyptienne et amorce une contre-attaque foudroyante qui va contribuer au redressement israélien. Le 16 octobre, ses forces traversent le canal de Suez et prennent à revers la 3e armée égyptienne. Cet épisode est immortalisé par un cliché qui le montre impassible mais victorieux, les traits tirés, le front entouré d'un bandage à la suite d'une blessure légère.

Devenu conseiller pour la sécurité du nouveau premier ministre, Itzhak Rabin, après un bref passage à la Knesset (le Parlement d'Israël), le militaire attend son heure. Usé, le Parti travailliste ne parvient pas à se relever de cette guerre qui a failli emporter une armée trop sûre de sa force et de sa supériorité. Ariel Sharon entrevoit la chute de cette élite qu'il abhorre. Elle survient en 1977, à l'occasion des élections législatives, qui portent au pouvoir la coalition de la droite, le Likoud, qu'il a contribué à forger, et son chef, Menahem Begin. L'heure est à d'autres forces politiques et à d'autres frontières : la colonisation des territoires palestiniens vient de commencer.

L'impulsion première était venue de ces travaillistes dont Ariel Sharon avait juré la perte. Mais, après avoir lancé une colonisation "défensive" dans le Sinaï, le Golan et dans la vallée du Jourdain, les caciques travaillistes ont été bousculés par un nouveau mouvement, le Goush Emounim, le "Bloc de la foi", qui veut ramener les juifs "chez eux", en Judée et en Samarie — noms bibliques de la Cisjordanie —, ainsi qu'à Gaza. Après la victoire de la droite nationaliste, les colons peuvent désormais compter sur des alliés sûrs, et notamment Ariel Sharon, qui a côtoyé le père spirituel de ce mouvement, le rabbin Zvi Yehouda Kook, de la yeshiva Merkaz Harav, à Jérusalem. Ces néofondamentalistes et un Ariel Sharon peu suspect de bigoterie ont en commun une obsession qui gomme les différences : la passion de cette terre.

Devenu ministre de l'agriculture, l'ancien militaire multiplie donc les colonies de peuplement, facilite leur équipement, dégage des moyens pour les travaux d'infrastructure. Ariel Sharon a dessiné sa carte idéale de la Cisjordanie, piquetée de colonies et de camps militaires, ce qui constitue à ses yeux le plus sûr obstacle à un éventuel Etat palestinien. Curieux mélange de considérations bibliques et militaires, cette carte fait hausser les épaules de ses collègues du gouvernement. Il n'en a cure. Le Grand Israël, il en est convaincu, est à portée de main.

De fait, le nombre de colons et celui des implantations ne cessent de grandir, en marge des incessantes discussions sur des projets de paix qui s'emballent après la visite historique du président égyptien Anouar Al-Sadate à Jérusalem peu après l'accession au pouvoir, en 1977, de Menahem Begin. La paix avec l'Egypte passe par le Sinaï, rétrocédé entièrement. Ariel Sharon doit y faire raser en 1982 la colonie israélienne de Yamit. L'évacuation s'y déroule sans dommages. Au moins la frontière sud d'Israël est-elle sécurisée, ce qui n'est pas le cas de celle du nord.

Repliée à Beyrouth depuis son éviction de Jordanie, en 1970, l'OLP a transformé une partie du sud du Liban en "Fatahland" et harcèle la Galilée depuis ses bases. Ariel Sharon,lui, vient de parachever sa revanche sur le camp travailliste en accédant au poste prestigieux de ministre de la défense. Mais son appétit de pouvoir n'est pas rassasié. De plus en plus massif dans ses costumes civils, il côtoie désormais les grands de ce monde sans rien renier de son passé de guerrier. Ses cibles à présent sont l'OLP et Yasser Arafat.

Prenant prétexte d'une tentative d'assassinat de l'ambassadeur israélien à Londres, en juin 1982, Ariel Sharon lance une offensive destinée officiellement à repousser plus au nord les fedayins palestiniens. C'est l'opération "Paix en Galilée". Mais, très vite, les troupes israéliennes foncent sur Beyrouth. Le ministre de la défense a-t-il forcé la confiance de son premier ministre ? Ses contacts avec les chefs chrétiens libanais engagés depuis sept ans dans une effroyable guerre civile laissent entrevoir un projet politique qui dépasse de beaucoup une simple intervention de police. Au sein du gouvernement, le trouble grandit d'autant plus que le ministre de la défense résiste aux demandes d'explications qui lui sont adressées.

Pendant quelques semaines, Ariel Sharon croit triompher. En août, il accule le chef de l'OLP, Yasser Arafat, à une retraite amère sous protection internationale, puis son allié libanais, Bechir Gemayel, accède à la présidence de la République. Mais la Syrie n'a pas dit son dernier mot. Le nouveau président libanais meurt presque aussitôt dans un attentat, en septembre. Quelques jours plus tard, les milices chrétiennes fondent sur les camps palestiniens de Sabra et Chatila.

Sous les yeux de l'armée israélienne, toujours sur place, ils se livrent à des massacres qui bouleversent le monde entier. En Israël, le dérapage de l'aventure libanaise suscite tout d'abord la stupeur, puis la colère. Une foule immense proteste à Tel-Aviv, hue un "Sharon assassin". Une commission d'enquête, dirigée par le juge Itzhak Kahane, est constituée. Elle livre ses conclusions en février 1983. La responsabilité indirecte d'Ariel Sharon est reconnue et la commission recommande au gouvernement de le décharger de ses responsabilités. En dépit des pressions qu'il exerce sur Menahem Begin pour que ce dernier rejette les conclusions des juges, le ministre de la défense est acculé à la démission.

La traversée du désert est cependant de courte durée. Il revient au gouvernement au bout de quelques mois avec un titre de ministre sans portefeuille. Sans jamais exprimer le moindre regret, rangé à droite du Likoud, il se campe plus que jamais en gardien de ce Grand Israël qui ne laisserait aux Palestiniens que des poussières d'autonomie. La pression monte depuis que l'OLP s'est résignée à accepter de discuter avec Israël sur la base de la solution de deux Etats vivant côte à côte, conformément aux résolutions des Nations unies. Après la guerre du Golfe, en 1991, le dossier israélo-palestinien se place d'ailleurs en priorité sur les agendas internationaux. Les Etats-Unis imposent au premier ministre du Likoud, Itzhak Shamir, une conférence internationale à Madrid. Pendant ce temps, Ariel Sharon se dépense sans compter pour une colonisation désormais menacée et dont il veut garantir l'irréversibilité. En 1992, la victoire des travaillistes le renvoie dans l'opposition et aux critiques tous azimuts contre le processus de paix qui prend corps avec les accords d'Oslo, en 1993.

Il a 65 ans, et son temps semble alors révolu. La création de l'Autorité palestinienne, adoubée par la communauté internationale, a bousculé ses repères. Ariel Sharon apparaît prisonnier d'un discours obsolète. Le Likoud a sauté sa génération pour passer à celle des "princes" : Benny Begin ou Dan Meridor. Après le retrait d'Itzhak Shamir, le parti s'est donné avec Benyamin Nétanyahou un jeune "roi d'Israël" ambitieux et charismatique qui ne rechigne pas plus qu'Ariel Sharon à mêler sa voix avec celle de l'extrême droite contre le premier ministre, Itzhak Rabin. Ils sont côte à côte sur un balcon donnant sur la place de Sion, à Jérusalem, ce soir de manifestation qui dérape dans la haine contre le "traître". Après l'assassinat de ce dernier, en novembre 1995, par un jeune Israélien, l'opinion tout entière communie dans le souvenir du faiseur de paix. Trois mois plus tard, les attentats déclenchés pour venger l'assassinat par Israël d'un chef du Hamas la font pourtant basculer, et, en mai, Benyamin Nétanyahou l'emporte contre Shimon Pérès.

Ce succès du Likoud n'est pas celui d'Ariel Sharon, qui le sait. Le nouveau premier ministre est son parfait contraire. Sa soif de paraître, sa fascination pour les Etats-Unis et son cynisme apparent devant les choix essentiels l'exaspèrent. Enivré par un succès inespéré, Benyamin Nétanyahou traite de haut celui qu'il tient pour un vestige politique. Comme chaque fois qu'il est en position de faiblesse, Ariel Sharon patiente sans jamais rien lâcher. Il a retrouvé le gouvernement avec un portefeuille "technique", les infrastructures, qu'il utilise encore au profit de la colonisation, mais il ne se résigne pas à jouer les seconds rôles. De son côté, Benyamin Nétanyahou dilapide rapidement son crédit politique et s'engluant dans des "affaires" à répétition, se résigne à quémander l'aide de Sharon. Nommé ministre des affaires étrangères, celui-ci reprend de l'assurance.

Lors de la renégociation des accords intérimaires avec les Palestiniens, à Wye River, aux Etats-Unis, en octobre 1998, il campe sur les "lignes rouges" de la droite nationaliste, qui compliquent encore un processus de paix enlisé. Pas une fois, il n'accepte de serrer la main à son vieil ennemi, le "terroriste Arafat", au cours de ces discussions. A force d'opiniâtreté, Ariel Sharon s'est progressivement débarrassé de ses rivaux. Au sein du Likoud, il est désormais un recours possible en cas de défaite d'un premier ministre de plus en plus contesté. Celle-ci survient en 1999. Ariel Sharon prend à la hussarde, à plus de 70 ans, le contrôle d'un parti déboussolé.

L'attelage n'a rien d'attrayant, surtout face au travailliste Ehoud Barak. Celui qui a battu Benyamin Nétanyahou est en effet le militaire le plus décoré de l'armée israélienne, dont la geste est remplie de faits d'armes audacieux. Ehoud Barak a été élu triomphalement pour faire la paix, pour redessiner les cartes auxquelles s'accroche obstinément le Likoud. L'état de grâce, pourtant, ne dure pas. Ce premier ministre si prometteur tergiverse entre la "piste syrienne" et la "piste palestinienne", qu'il privilégie finalement, alors que sa popularité est en chute libre. Contempteur infatigable de ces louvoiements, Ariel Sharon est aux aguets.

Avec l'échec des négociations de Camp David, en juillet 2000, l'incertitude grandit. Ehoud Barak s'efforce d'imputer à Yasser Arafat la responsabilité de l'échec, mais ce faisant il valide en partie la thèse de la droite : s'il n'existe pas d'interlocuteur palestinien, pourquoi donc négocier ? Deux mois plus tard, le 28 septembre, Ariel Sharon décide de manière spectaculaire de se rendre à Jérusalem sur l'esplanade des Mosquées — le mont du Temple pour les juifs — pour y réaffirmer la mainmise israélienne. Le lendemain, les Palestiniens qui protestent violemment contre cette "provocation" sont durement réprimés. La mort de six d'entre eux déclenche les hostilités dans les territoires. L'intifada Al-Aqsa vient de commencer.

Ehoud Barak démissionne alors, pour se représenter aussitôt à sa propre succession, sommant l'opinion publique de choisir entre Ariel Sharon et lui. Benyamin Nétanyahou, rentré précipitamment de sa retraite politique, a refusé de relever le gant. Un premier ministre du Likoud, juge-t-il, ne pourra jamais travailler avec une Knesset marquée à gauche. Ce n'est pas l'avis d'Ariel Sharon, qui se lance dans une courte campagne, endossant à cette occasion les habits d'un patriarche patelin et aguerri. Les violences qui se succèdent en Israël et dans les territoires enfoncent chaque jour un peu plus le premier ministre démissionnaire. Ariel Sharon l'emporte sans coup férir en février 2001 avec un slogan qui conjugue "la paix" et "la sécurité". Sans trop de difficultés, il parvient à convaincre des travaillistes hébétés à faire alliance avec le Likoud et à prendre place dans son gouvernement aux côtés de l'extrême droite. Son règne commence.

Premier ministre pour la première fois de sa vie à 73 ans à force d'opiniâtreté, il peut laisser libre court à un remarquable sens tactique. La solidité de sa coalition étant assurée, il se concentre sur le dossier israélo-palestinien. Avec lui, les représailles israéliennes aux attentats gagnent en puissance. Pour la première fois depuis 1967, l'aviation israélienne bombarde Gaza et la Cisjordanie, alimentant une spirale sanglante. Ariel Sharon repousse de toutes ses forces la perspective de négociations qui le contraindraient à des arbitrages territoriaux auxquels il se refuse. Il travaille sans relâche à la mise au ban de Yasser Arafat, qui prête le flanc à la critique par une attitude ambiguë face aux violences de l'Intifada.

Pour parvenir à ses fins, Ariel Sharon fait de sa relation avec les Etats-Unis une priorité, instruit par le précédent d'Itzhak Shamir, qui avait dû plier sous leur pression. Par chance pour lui, le temps politique américain joue en sa faveur. Bill Clinton a quitté le pouvoir et emporté avec lui le rôle d'"honest broker" joué alors par Washington. La nouvelle administration américaine qui s'est installée au pouvoir en janvier 2001 est au contraire sous l'influence d'idéologues pro-israéliens résolument hostiles, tout comme le premier ministre israélien, au processus de paix. Ils réfutent le principe de "la terre contre la paix" qui fondait Oslo.

Les attentats du 11-Septembre, puis les guerres en Afghanistan et en Irak précipitent le glissement de George Bush dans le camp du premier ministre israélien, contre Yasser Arafat, tour à tour comparé à Oussama Ben Laden et à Saddam Hussein. En dépit des critiques internationales, Ariel Sharon a les coudées franches lorsqu'il décide, au plus fort de l'Intifada, de reprendre le contrôle total de la Cisjordanie, en avril 2002.

En juin 2002, les Etats-Unis décident de subordonner la création d'un Etat palestinien à l'éviction de sa direction, compromise selon eux avec le terrorisme. Ariel Sharon a gagné, mais ce succès a un prix. La Palestine, désormais, n'est plus un tabou ni une utopie. Réélu en janvier 2003 malgré les "affaires" qui mettent en cause son plus proche entourage, celui de ses deux fils, le premier ministre israélien doit même accepter une "feuille de route" internationale qui détaille la marche à suivre pour parvenir à cet Etat en 2005. Il réussit sans trop de difficultés à geler cette initiative, mais commence à redouter des pressions extérieures contre lesquelles il ne pourrait pas se dresser et qui mettraient en pièces ses projets territoriaux.

Le 2 février 2004, en bon tacticien, Ariel Sharon reprend l'initiative en annonçant le retrait unilatéral de Gaza, où les combattants palestiniens, en dépit d'un armement dérisoire, mettent en échec la surpuissante armée israélienne. Le bouleversement est complet : la communauté internationale applaudit, pendant que la droite israélienne se déchire. Enchanté par la disparition de Yasser Arafat, le 11 novembre, auquel succède Mahmoud Abbas, le premier ministre tranche dans le vif au sein de ses propres troupes. Il mène son projet jusqu'à son terme en moins de vingt mois.

Le 13 septembre 2005, l'armée israélienne annonce la fin d'une occupation de trente-huit ans, tout en conservant le contrôle de la majorité des points de passage de cet étroit territoire. Ariel Sharon participe triomphalement à l'Assemblée générale des Nations unies. Au faîte de sa popularité, il se lance deux mois plus tard dans une nouvelle campagne électorale à la tête d'un nouveau parti, Kadima, après avoir rompu avec un Likoud en capilotade. Sa réélection semble acquise, jusqu'à ce que sa santé le trahisse, le 4 janvier, après une première alerte. La paix n'est toujours pas au rendez-vous, mais le premier ministre a gagné du temps en préservant ce qui est resté essentiel à ses yeux. La colonisation de la Cisjordanie s'est poursuivie, tout comme la construction de la "clôture de sécurité", qui dessine les contours tortueux de la Palestine a minima conçue par Ariel Sharon.


Gilles Paris
Article paru dans l'édition du 07.01.06