Sebta la marocaine, Ceuta
l'espagnole
(Le Journal Hebdo)
Malgré le racisme, les « Marocains » de Ceuta s'impliquent de
plus en plus dans la démocratie espagnole et conçoivent leur avenir loin du
Maroc. Reportage.
A quelques encablures du poste frontalier de Ceuta, le bus espagnol numéro 7
assure régulièrement la liaison avec le centre-ville. Les premiers quartiers
qu'il traverse sont « musulmans » : blocs de maisons peintes à
la chaux, lessive sur les terrasses, mosquées, marabouts et, tels des
champignons, les inévitables paraboles sur les toits. On se croirait encore à
Tétouan … Les Marocains de Ceuta représentent à peu près la moitié des
habitants de la ville : 38 000 sur une population globale de 80 000.
Ils parlent aussi bien l'espagnol que l'arabe et le rifain, regardent les
chaînes de télévision arabes -sauf le dimanche, les matchs du championnat
espagnol étant très prisés.
Idem pour les matchs de foot opposant le Maroc à une autre équipe. « Le
cœur est évidemment pour le Maroc, pas la raison.
Nous sommes attachés aux traditions marocaines, aux coutumes, pas au
système », assène Ahmed, la trentaine, serveur dans un café au
centre-ville.
« Mais nous avons des droits »
« Pour nous, le système marocain, c'est la douane et ses provocations, les
flics qui vous arrêtent à Fnideq ou à Tétouan pour
vous arracher des euros, c'est l'administration qui vous considère comme des
machines à sous … Qu'est-ce que le Maroc a fait pour nous ? Rien. Ici, il
y a le racisme, les regards hostiles, l'exclusion, certes, mais nous avons des
droits… », poursuit-il.
Juillet 1985. La « loi sur les droits et libertés des étrangers » est
adoptée par le parlement espagnol. Elle est très contestée parce qu'elle
n'accorde aucun droit politique aux Marocains de Ceuta et Melilla (sauf celui
de voter aux élections locales-presque
insignifiantes.) Un an plus tard, sous la pression de la société civile, le
gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez cède et accorde la nationalité
espagnole à tous les « musulmans ».
Jusque-là, ils n'avaient aucun statut administratif, aucune identité politique.
Ils étaient considérés comme de simples « recensés » puisque le seul
document administratif dont ils disposaient était une carte dite de
« recensement ».
« Nous étions considérés comme du bétail dans une ferme. Chacun de nous
avait un numéro », lance Mohammed Chefchaouni,
47 ans, commerçant. Aujourd'hui, les rapports entre Espagnols et
« musulmans » sont très particuliers.
Ceuta est une ville coupée en deux communautés qui se sentent « obligées
de vivre sur un même territoire ».
Elles se supportent plus qu'elles ne coexistent. Le racisme espagnol à l'égard
des musulmans de Ceuta est une réalité qui se vit au quotidien. Il est
primaire, puisqu'il reste colonial.
Ceuta est le fief du Parti populaire (19 élus sur 25) et la majorité des
Espagnols de cette ville se considère « supérieure » par rapport aux
« Moros » (terme foncièrement raciste, il est l'équivalent de
« bougnoule » en France et il est banalisé à Ceuta). Le racisme que
subissent les musulmans est également administratif, voire institutionnel.
Il se traduit, sur le terrain, par une exclusion systématique des Marocains de
toutes les structures administratives.
Certains chiffres sont d'ailleurs très parlants : dans le siège de la
municipalité de Ceuta, qui est en même le siège du parlement de la ville,
travaillent plus de 1500 fonctionnaires. A l'exception d'une dizaine de
« musulmans », ils sont tous d'origine espagnole.
Autre chiffre : sur les 300 membres de la « police locale »,
neuf seulement sont d'origine marocaine.
Enfin, mais on peut multiplier à l'envie les exemples de ce genre, de tous les
pompiers que compte la ville, aucun n'est d'origine marocaine...
« Casser » l'évolution démographique des Musulmans
Par ailleurs, l'installation à Ceuta, des Espagnols (de souche) venant d'autres
régions d'Espagne est une stratégie politique fortement encouragée par les
autorités.
Objectif : « casser » l'évolution démographique des musulmans et
faire en sorte qu'ils restent peu influents. Le lien avec le Maroc ? Il
est sentimental, sans plus. Les Marocains de Ceuta sont
« contraints » de supporter la douane et la police marocaines pour se
rendre en voiture, régulièrement, à Tétouan, à Fnideq,
à Tanger, etc. « Nous avons besoin du Maroc.
C'est notre bouffée d'oxygène … La majorité des Sebtaouis
ont des résidences au Maroc », affirme Si Abdallah, la cinquantaine,
propriétaire d'une téléboutique à Ceuta. Chez certains, l'attachement au Maroc
est beaucoup plus fort que les simples « fugues » du week-end.
Certains, il est vrai peu nombreux, se sont tout simplement installés au Maroc
(surtout à Tétouan).
« Je suis natif de Sebta et j'ai travaillé toute
ma vie en Espagne.
Mais je vis avec mes enfants à Tétouan, dans une grande maison. Je ne veux pas
que mes filles aillent avec des Juan et des Antonio.
Nous sommes des musulmans, même si mes enfants ont la nationalité (espagnole, ndlr) ... Ils font leurs études dans des écoles publiques
marocaines.
Et si, plus tard, ils ont envie de poursuivre leurs études à l'étranger, toute
l'Europe leur est ouverte. Ils parlent espagnol, arabe, français… Que
voulez-vous d'autre ? », affirme Haj Mustapha, militaire à la retraite.
Il fait partie de ces 460 personnes (toutes très âgé) qui ont refusé, en 1986,
la nationnalité espagnole. Pour Haj
Mustapha, « accepter cette nationalité est contraire à la religion. Mes
enfants l'ont demandée et ils l'ont eue. Je les comprends maintenant.
Les temps ont changé.
Lorsque je vois ces jeunes qui tentent de traverser … et qui sont jetés par la
mer, je me dis Kabbaha Allahou
L'faqr (Qu'Allah maudisse la pauvreté) ».
La ville de Ceuta compte une dizaine de mosquées. La plus
« radicale » est celle de Barella au
quartier Radou. Il y a un mois, des
« fondamentalistes » musulmans ont brûlé le marabout de Sidi M'barek, vieux de quatre siècles. Cet acte avait profondément
choqué la population musulmane.
Menace islamiste limitée
Selon un universitaire espagnol, il est « difficile de parler de mouvement
islamiste radical à Ceuta. La menace est pour l'instant très limitée.
Le groupuscule en question est fondamentaliste. Ses membres n'appellent pas -ou
pas encore- à la violence. Ils se contentent d'inciter les jeunes à adopter des
comportements moins politiques que religieux : s'habiller à la musulmane,
prier de telle ou telle manière, se conformer, pendant le mois de Ramadan, aux
horaires de l'Arabie Saoudite, etc.
Ils sont très contrôlés par la police espagnole qui les connaît tous ».
La faiblesse des mouvements radicaux et violents à Ceuta s'explique, d'abord,
par l'efficacité du système social : les soins sont gratuits, le régime de
sécurité sociale efficace. Elle s'explique aussi par des raisons
politiques : la démocratie à Ceuta est participative.
L'autonomie, même relative, des deux villes est un franc succès.
Les Espagnols d'origine marocaine s'y intéressent, s'y impliquent. De plus en
plus, la politique a un sens pour eux. La dernière visite de Zapatero et l'accueil qui lui a été réservé l'a bien
montré. Un des actes forts de cette visite est, par ailleurs, l'inauguration
par le chef du gouvernement espagnol d'un grand hôpital situé juste à la sortie
de la frontière. C'est un projet à la fois ambitieux et très symbolique,
puisqu'il sera ouvert non seulement aux Espagnols (qu'ils soient de souche ou
d'origine marocaine), mais peuvent le consulter, également, les …
transfrontaliers.
Les transfrontaliers, ce sont les 20 000 Marocains qui se rendent, chaque jour,
à Ceuta pour se livrer à la contrebande de marchandises de toute sorte :
nourriture, gâteaux, riz, yaourts, alcools, café, chocolat, etc.
fin de journée
Pour les « Sebtaouis », la question du
« retour ou non » à la souveraineté marocaine ne se pose même pas.
Lorsque vous la posez, ils réagissent comme s'ils venaient d'entendre une
question « très naïve », en souriant pudiquement… Il est 20 heures et
des poussières au centre-ville. Les derniers bus pour la
« frontière » se relayent sans arrêt, se remplissent rapidement.
Les Marocains qui passent leur journée à Ceuta ( mendiants,
jeunes chômeurs en attente d'« embarcation » clandestine,
travailleurs au noir, petits trafiquants, dragueurs en quête de
"papiers'', etc.) s'y entassent pour retourner « chez eux »,
dans ce quartier, ce « derb », cette
« houma » où, selon eux, « il n'y a
plus rien à faire mon frère ».
Ils ont eu, le temps d'une journée, un semblant d'Europe.
Ils sont fatigués, mais pas encore résignés… A leur descente du bus espagnol
numéro 7, ils seront à la merci des douaniers et des flics qui les connaissent
parfaitement.
Souvent, ils ferment les yeux, et c'est tant mieux.
Omar Brouksy