Pris en étau entre les internautes et les professionnels de la musique,
Renaud Donnedieu de Vabres n'avait que des coups à prendre dans ce débat
sur les droits d'auteur. Les pirates ont déjà la parade à sa
loi.
Emmanuel Berretta
Comment légiférer sur le droit d'auteur sans y laisser quelques
plumes ? Comment donner satisfaction aux uns sans pénaliser les autres à
l'excès ? Depuis sa débâcle parlementaire du 21 décembre, la question n'a
cessé de tarauder Renaud Donnedieu de Vabres (RDDV). Le ministre de la
Culture était attendu au coin du bois tant par les jeunes internautes,
adeptes de l'échange gratuit, que par les industriels du disque et du
cinéma, cachés derrière des artistes de renom tels que Jean-Jacques
Goldman, Charles Aznavour, Jean-Michel Jarre... Au final, le texte adopté,
le 21 mars, par l'Assemblée après dix-huit séances homériques émaillées
d'incidents de procédure porte les traces profondes de ce combat. Un
terrain tellement miné que, pour éviter les flèches, Jack Lang, l'auteur
de la loi de 1985 sur le droit d'auteur, ne s'est pas montré une seule
fois dans l'Hémicycle...
« Radar du Net ». Divisée en décembre, l'UMP, quant à elle,
resserre ses rangs. Nicolas Sarkozy avait pris garde d'envoyer ses «
contrôleurs » veiller au grain dans les couloirs de l'Assemblée. Mesure
efficace : hormis la dissidence des députés Christine Boutin et Alain
Suguenot, le parti majoritaire a soutenu son ministre et enterré, comme un
seul homme, la licence globale. Mais, pour le reste, que d'improvisation
!
Afin de compenser l'impopularité de ce choix, RDDV a donc tempéré la
répression promise aux « petits gibiers de potence », à savoir les
centaines de milliers de jeunes internautes : 38 euros le simple
téléchargement illicite, 150 euros en cas de mise à disposition de
l'oeuvre ainsi volée via les réseaux d'échange « pair à pair » (le P2P).
Pénalités réelles ou sanctions fictives ? Le doute est permis.
Car la loi ne précise pas ce qu'il advient quand un internaute pirate
100 ou 200 morceaux. Faut-il, dans ce cas, multiplier le prix de l'amende
(38 ou 150 euros) par le nombre d'infractions constatées ? RDDV se
chargera de préciser sa pensée dans un décret en Conseil d'Etat.
Deuxième série de questions : qui dressera le procès-verbal, et comment
? Selon le ministre, le repérage des téléchargements illicites sera
automatisé grâce à un logiciel P2P, sorte de « radar du Net » implanté
chez les fournisseurs d'accès Internet (FAI). Ce logiciel collectera les
adresses IP (identifiant les ordinateurs). « Je ne vois pas à quel
logiciel le ministre fait référence, s'interroge Giuseppe de Martino,
le président de l'association des FAI, lui-même pdg d'AOL France. Je
n'en connais pas qui soit capable de cette prouesse. Et puis, s'il existe,
il faudra encore que ce logiciel soit compatible avec nos différents
systèmes d'exploitation... » Un avis à prendre, toutefois, avec
précaution. Les FAI (dont faisait partie un certain Thierry Breton, alors
grand chambellan de France Télécom) n'ont pas forcément la conscience
tranquille. Pendant des années, ils ont vendu à leurs abonnés 30 à 45
euros par mois la promesse du téléchargement illimité grâce au haut débit.
Les FAI ne sont vraiment pas pressés de priver leurs abonnés de la corne
d'abondance numérique. Et pourtant, aux termes de la loi, ils devront
livrer aux gendarmes et aux policiers l'identité de leurs abonnés pris en
flagrant délit par le « logiciel-radar ». Ensuite, le procureur de la
République dressera contravention. Difficile, dans ces conditions, de
faire du marketing. Que deviennent les droits de la défense ? Là non plus,
la loi ne prévoit rien. Les députés socialistes porteront cette
disposition devant le Conseil constitutionnel...
Plus inquiétant pour RDDV, quand bien même ce dispositif serait validé,
il fait fi des ressources inépuisables de dissimulation qu'offre le Net.
Quid des échanges par courriel ou via les messageries du type MSN,
impossibles à contrôler sauf à violer le secret de la correspondance ? Et
puis les internautes disposent déjà de la parade : cela s'appelle les
logiciels de « surf anonyme ». Grâce à ce type d'application, le clic ne
laisse pas de trace et, donc, ne trahit pas l'identité de
l'ordinateur.
« Logiciels masquants ». Le téléchargement peut donc continuer
en toute impunité. Ces « logiciels masquants » coûtent entre 30 et 40
euros quand ils ne sont pas purement et simplement gratuits sur la Toile !
N'en déplaise au législateur, la triche de petit niveau a de beaux jours
devant elle. D'ailleurs, bien des majors du disque en conviennent. « On
espère au moins que les contraventions auront un effet psychologique.
Notre souci, ce sont les logiciels P2P », concède Hervé Rony, du
Syndicat national de l'édition phonographique (SNEP). Difficile, en effet,
d'aller traquer le « petit pirate ». En fait, même si ce n'est pas, et
pour cause, explicitement dit, il y aura une tolérance. Pas de pitié, en
revanche, pour le « gros gibier de potence », les sites et
logiciels d'échanges comme eMule, eDonkey, BitTorrent, Kazaa, etc. Dans ce
cas, RDDV sort la grosse Bertha : trois ans de prison et 300 000 euros
d'amende. Les promoteurs de ces logiciels devront se convertir au système
payant par l'introduction de filtres dans les échanges entre internautes.
Les majors ont même obtenu la possibilité de saisir en référé le président
du tribunal de grande instance, qui pourra prononcer, sous astreinte, la
fermeture de sites P2P. Efficace ? Une victoire à la Pyrrhus, en vérité...
Il suffira que les sites et leurs logiciels migrent vers des serveurs
russes, kazakhs, ouzbeks ou azerbaïdjanais pour que la machine judiciaire
française se perde dans les steppes... « On obéira au juge, mais le
problème, c'est qu'on est incapable de filtrer l'accès aux sites P2P,
explique Giuseppe de Martino, au nom des fournisseurs d'accès.
Bloquer l'accès à Kazaa ou à e-Mule nous obligerait, en même temps, à
éliminer des milliers de sites parfaitement légaux. »
Le lobby du cinéma partage ce sceptisme : « La loi pourfend les
éditeurs de logiciels, mais c'est une fausse bonne idée. Bien souvent, ces
logiciels n'ont pas d'éditeur parce qu'ils sont le fruit d'un travail
collectif d'informaticiens dispersés, souligne Pascal Rogard,
président de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Je
crains qu'au fond les pirates ne passent à d'autres systèmes encore plus
difficiles à détecter. N'oublions pas que la fin de Napster a donné
naissance au P2P... »
Dans ce cas, que reste-t-il de la protection du droit d'auteur façon
RDDV ? Une seule disposition véritablement tangible : la légalisation des
mesures techniques de protection, dites MTP ou DRM en anglais. Ce
verrouillage existe déjà sur certains CD, DVD, vidéomusiques et fichiers
musicaux légalement acquis sur les sites payants. Le site iTunes, par
exemple, limite à cinq le nombre de copies d'un morceau acheté. Chez EMI,
les CD contiennent également un logiciel appelé « Copy Control »... Ce
frein à la copie tente de limiter le piratage, mais il heurte l'usage
paisible de la copie par le consommateur. Chacun veut pouvoir créer à
volonté ses propres compilations, écouter sa musique dans sa voiture, chez
soi, sur son ordinateur, sur son baladeur numérique, dans sa maison de
campagne, etc. Alors, combien de copies doivent tolérer les majors ?
Plutôt que de trancher entre consommateurs et éditeurs, les
députés ont pris la fuite : les représentants de la nation s'en remettent
à un « collège des médiateurs » (trois personnalités issues des grands
corps nommés pour six ans) pour fixer le nombre de copies à tolérer. Cette
nouvelle instance de régulation tranchera au cas par cas, en fonction des
litiges, et en privilégiant la médiation plutôt que l'injonction. Petit
hic : ces décisions pourront être contestées devant la cour d'appel. Le
désengorgement des tribunaux n'est pas pour demain...
Stagnation du piratage. Le plus attristant, pour RDDV, c'est
qu'avant la France des pays européens ont adopté des lois antipirates
issues de la directive européenne de 2001. Le piratage a-t-il pour autant
reculé ? Nullement. Selon une étude du cabinet Jupiter, on dénombrait 18,7
millions d'adeptes du P2P en 2002 au Royaume-Uni, en Allemagne, en France,
en Suède, en Espagne et en Italie. Trois ans plus tard, leur nombre passe
à 24,6 millions. Depuis, le nombre de fichiers musicaux échangés a stagné.
« Ce tassement correspond sans doute au fait que les gens ont refait
leur bibliothèque, et aussi au développement de l'offre légale »,
estime Hervé Rony pour le SNEP.
Car c'est bien le paradoxe de ce secteur : les pirates s'en donnent à
coeur joie, mais cela n'empêche pas l'e-commerce musical de décoller. On
compte désormais 20 millions de titres payés sur les plates-formes
françaises. En seulement deux ans, le digital représente 6 % du chiffre
d'affaires de l'industrie du disque. Les majors tablent sur 25 % en 2010.
Le piratage n'a donc pas tué l'e-commerce. Pas plus que la loi de RDDV
n'en finira avec le piratage
Apple
fragilisé
Il a fallu une « sainte alliance » du PS et de l'UMP
pour que, le 17 mars, vers 3 h 50 du matin, un amendement
introduise le ver dans la « pomme d'Apple ». Jusqu'ici, le
fameux iPod, le baladeur numérique lancé par Steve Jobs,
n'accepte comme musique achetée en ligne que celle d'iTunes,
le magasin d'Apple. Une façon pour la firme de Cupertino de
maintenir sa domination sur le marché de la musique
digitalisée (60 à 70 % de part de marché) face à Sony ou
Microsoft.
Cette pratique anticoncurrentielle est désormais illégale.
En outre, les consommateurs pourront saisir le président du
TGI en référé afin que celui-ci prononce la levée, sous
astreinte, de ce verrouillage informatique. Aussitôt, la
presse s'est fait l'écho de la rumeur selon laquelle iTunes
France fermerait ses portes par mesure de rétorsion. Contacté
par Le Point, Apple « se refuse pour l'instant à
tout commentaire en attendant que le Sénat examine le texte de
loi ». Chez les professionnels du disque, cette rumeur a
semé tantôt la panique, tantôt le scepticisme. Même si ce
déverrouillage entraîne des frais et fragilise la position
dominante d'Apple, on imagine mal la firme se priver du
cinquième marché mondial de la musique E.
B.
A
l'étranger
La Grèce est le pays le plus sévère avec les pirates : ils
encourent un an de prison et 15 000 euros d'amende. A l'opposé
du spectre, les Danois n'ont retenu aucune peine de prison et
seulement de modestes amendes. Entre ces deux extrêmes,
l'Allemagne et la Grande-Bretagne ont choisi de punir
pénalement uniquement les pirates qui commercialisent les
oeuvres détournées. Les consommateurs allemands et autrichiens
peuvent saisir les tribunaux contre un abus des antivols
électroniques. Ailleurs, à l'instar de la France, ces litiges
sont portés devant un médiateur ou une commission sur la
propriété intellectuelle. Rappelons que la législation
américaine - le Digital Millennium Copyright Act de 1998 - est
la plus rigoureuse. Ce qui n'empêche pas les internautes
américains de représenter 55 % des adeptes du P2P en 2004
(source : BigChampagne), devant les Allemands (10 %), les
Canadiens (8 %) et les Français (7,8 %) E.
B.