Le processus de privatisation engagé en
Algérie devra s’accélérer afin de permettre au pays de diversifier son économie
et de ne plus autant dépendre des ressources pétrolières.
Par Emmanuel DUPUY
Le processus de privatisation de
l’économie algérienne remonte à 1995, sans que des résultats probants ne soient
venus relancer l’emploi. C’est pourtant ce qu’avaient annoncé le Fonds monétaire
international (FMI), la Banque mondiale et les bailleurs de fonds
internationaux, soucieux de garantir les ajustements structurels selon
eux nécessaires, et d’établir un climat propice au
retour des investisseurs étrangers. L’économie algérienne était, pour ainsi
dire, strictement régie par plusieurs facteurs : une rationalisation des
dépenses publiques, une réforme fiscale et des taux de changes, la fin du
système de subventions, la démonopolisation du commerce extérieur et un relatif
désengagement économique de l’État.
Or, dans un contexte global de
mondialisation économique non maîtrisée (mais aussi local), compte tenu des
événements tragiques ayant ensanglanté l’Algérie depuis les émeutes de 1988, cet
ajustement macro-économique
et la restructuration industrielle avaient focalisé les critiques. La faute à un
manque de suivi collectif de l’ensemble des partenaires sociaux et des
opérateurs économiques. Des éléments pour lesquels une certaine dépendance aux
hydrocarbures et une dette endémique auront été des facteurs de retard. La dette
avait atteint près de 80 % de la valeur des exportations nationales, taux qui a
eu tendance à diminuer. Ce climat d’incertitude avait ainsi provoqué une
croissance en chute libre, depuis les années 80, aboutissant à un manque
d’attractivité.
Relancé en grande pompe, en août 2001 (par
une ordonnance impulsée par Abdelhamid Temmar, tout juste promu ministre
algérien de la Participation et de la Promotion au sein du gouvernement d’Ahmed
Ouyahia), le processus de libéralisation et de privatisation massive des
Entreprises publiques économiques (EPE) était, depuis cette date, au point mort.
Néanmoins, cinq ans après un
relatif statu quo, la
réforme vient d’être relancée. Beaucoup y voient désormais le seul moyen de
faire repartir l’économie algérienne et de maintenir l’emploi. Une relance qui
s’effectue dans un contexte de compétition économique accrue et sans doute
accélérée par l’arrivée de nouveaux investisseurs étrangers, notamment
asiatiques, intéressés par le marché algérien.
On est passé d’une hostilité manifeste à
une discrète reprise en main du dossier par les syndicats dont la participation,
(mais aussi l’intéressement des travailleurs algériens et l’actionnariat
salarié) est une des conditions actuelles du débat. Cette combinaison public-privé, en cours, semble être la voie
choisie par les organisations syndicales.
Ainsi y a-t-il
consensus à considérer l’arrivée de repreneurs étrangers ou nationaux – issus du
privé, fiables et soucieux de garantir l’emploi – comme la moins pire des
solutions.
La cession au dinar symbolique revêt ainsi
un enjeu tout à fait stratégique entre les clans au pouvoir à Alger. D’un côté,
il y a ceux qui veulent en profiter pour ouvrir l’économie vers les nouveaux «
amis » que sont les états-Unis – soucieux de s’allier au Maghreb dans sa lutte contre le
terrorisme – et, de l’autre, ceux qui souhaitent voir la France et l’Europe
investir plus massivement, et de manière pérenne, pour garantir la continuité
des relations bilatérales et multilatérales. La rente matérielle découlant de ce
processus de libéralisation est un autre enjeu de taille.
La privatisation pourrait être, par
conséquent, un test grandeur nature quant à l’aptitude d’Alger à considérer son
rôle d’acteur économique : moins dans une pratique gestionnaire, bureaucratique
et rentière, et davantage dans un rôle d’accompagnement et de régulation de ce
processus. Le poids de l’impôt que l’état recouvre auprès des entreprises publiques est un autre défi
majeur. C’est donc une métamorphose de l’économie algérienne qui est en cours.
Cependant, nul ne sait combien de temps
prendra la transformation du système économique, planifié de manière plus
ouverte. C’est un enjeu primordial qui retarde inexorablement le passage à une
économie de marché. Cette dernière verrait le pays se doter d’un arsenal
juridique et réglementaire plus adapté et permettrait au secteur tertiaire de se
développer.
Dans un pays où 60 % de la population a
entre 20 et 30 ans, la jeunesse et le haut niveau de formation sont des atouts
considérables. à condition de tenir compte de la nécessité de moderniser le
tissu industriel et de permettre à l’Algérie et à tous les secteurs de son
économie de se doter des technologies les plus avancées.
Ainsi le regard attentif d’investisseurs
français et européens est une donne qui relance quelque peu les
enjeux…
Thierry Costedoat, responsable du Cabinet
de conseil en ingénierie stratégique pour la sécurité (CI2S), qui ouvre dans
cette perspective un bureau à Alger, y voit « la
concrétisation des efforts très significatifs d’ouverture des autorités
algériennes, en particulier dans des secteurs industriels fortement diversifiés
». Il analyse la situation actuelle comme un
New Deal (nouvelle donne
économique) version algérienne qui, s’il veut aboutir, devra d’abord tenir
compte d’une nécessaire et nouvelle approche dans sa gouvernance par
l’état. M. Costedoat
souligne que l’administration devra, dans le cadre de l’exercice de sa pleine et
entière souveraineté, « veiller à conserver la totale
capacité dans ses fonctions régulatrices, tout en maintenant sa position
d’arbitre impartial ».
Selon lui, une nécessaire définition des
règles du jeu est essentielle. Cela devra aussi passer par une adaptation, au
cours d’une période transitoire, des modalités de la gouvernance
entrepreneuriale. Il faudra, selon M. Costedoat, opérer
des changements dans le fonctionnement d’une administration jugée « trop bureaucratique » par beaucoup. Il
conviendra cependant de veiller à s’appuyer sur les hommes qui la composent en
les associant à ce nouveau challenge. Une collaboration indispensable pour obtenir la totale adhésion
des acteurs locaux, tout en ne décourageant pas les Investissements directs
étrangers (IDE).
C’est en cela que réside le pari de
l’intégration du pays dans le jeu économique mondial.
c’est aussi la solution la plus pertinente pour sauver
les milliers d’emplois.
L’Algérie est un pays aux possibilités très
importantes, au regard de son positionnement géographique, sa façade maritime,
et sa jeunesse sur laquelle repose l’avenir…
De ce point de vue, le récent discours du
président Jacques Chirac – rappelant les potentialités liées au démantèlement
des navires et les opérations de désamiantage – représente une manière de
valoriser les ports algériens en voie de privatisation.
Plusieurs pistes sont à l’ordre du jour
pour cette relance du processus de libéralisation économique. Entre une
association capital privé national et capital privé étranger, cinq formules sont
envisagées : actionnariat populaire et salarié, cession d’actifs par appels
d’offres, cession gré à gré et conversion de la dette publique en prises de
participation.
Le cas de la privatisation de l’Entreprise
nationale des détergents (Enad), et son alliance avec l’allemand Henkel, est un
des exemples qui, par le passé, ont permis un partenariat stratégique.
Cependant, l’enjeu du format des entreprises incluses dans ce processus est
important.
Certains analystes financiers estiment
nécessaire une réorientation vers les PME-PMI. Ces dernières sont des vecteurs
plus souples de relations économiques solides entre rives Nord et Sud du bassin
méditerranéen ainsi qu’entre Maghreb et Machreck. Il ne faut pas non plus
oublier de placer l’Algérie au centre du laboratoire de la transformation des
entreprises publiques dans le cadre de l’espace euro-africain en gestation,
comme à travers le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique
(Nepad), hérité du projet du Plan millenium pour l’Afrique (Map). Ce programme
avait été lancé par les présidents sud-africain, nigérian et algérien : Thabo
M’Beki, Olusegun Obasanjo et Abdelaziz Bouteflika. Le Nepad préconisait ce
leadership pour l’Algérie
depuis son lancement, en 2002.
Aussi faut-il voir dans ce contexte le rôle
pivot de l’Algérie pour relancer l’Union du Maghreb Arabe (Uma), née à dans la
capitale en 1989, et dont l’objectif était de créer un marché commun dans la
région. L’Uma est depuis à l’agonie dans son ambition légitime de créer une
solidarité économique sur la rive Sud de la Méditerranée et avec l’ensemble des
pays du bassin…
L’enjeu de la relance du processus de
privatisation sera ainsi autant économique que politique, à court et plus long
termes. Il garantira à l’Algérie une diversification de son économie, rendue
indispensable par la conjoncture pétrolière actuelle.
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