En 37 ans de pouvoir erratique, le chantre
de l’unité arabe aura été l’un des fossoyeurs du nationalisme
arabe, le démineur par excellence des menées américaines dans
la sphère arabe, le meilleur allié objectif d’Israël. Tombeur
de la dynastie Sennoussi, première conséquence directe de la
défaite arabe de juin 1967, l’héritier présomptif de Nasser
sera propulsé au firmament politique lors de sa
nationalisation des installations pétrolières anglo-saxonnes
et de la gigantesque base aérienne américaine Wheelus Air
Field, rebaptisée, en juin 1970, du nom d’un grand conquérant
arabe Oqbah Ben Nafeh. Mais, simultanément, l’homme de la
relève s’appliquera fougueusement à dilapider systématiquement
le capital de sympathie qu’il s’était spontanément constitué
et à affaiblir méthodiquement son propre camp.
Éternel second de la politique
arabe réduit à un rôle d’appoint, Mouammar Kadhafi, épris de
rêves de grandeur mais affligé d’un mouvement pendulaire, n’a
jamais cessé d’osciller entre les deux pôles du monde arabe,
le Machreq (le Levant) et le Maghreb (le Ponant), épousant
toutes les formes d’union – confédération, fédération, fusion
– tour à tour avec les États de la vallée du Nil
(Égypte-Soudan), en 1970, avec les bureaucraties militaires
prosoviétiques (Égypte, Syrie, Libye, Soudan), en 1971, puis
avec l’Égypte seule, avant de se tourner vers le Maghreb avec
la Tunisie (1980), puis l’Algérie, pour finalement jeter son
dévolu sur l’Afrique dont il s’applique depuis le début de ce
siècle à jeter les bases d’un État transcontinental. Par ses
pulsions, impulsions et compulsions, ce fringant colonel
n’aura jamais tiré le moindre coup de feu contre ses ennemis
déclarés, Israël et les États-Unis.
Mais sur son sombre tableau de
chasse, il épinglera, tragiquement, certaines des figures les
plus emblématiques du mouvement contestataire arabe, le chef
charismatique du Parti communiste soudanais, Abdel Khaleq
Mahjoub, en 1971, ainsi que le chef spirituel de la communauté
chiite libanaise, l’imam Moussa Sadr, en 1978.
1971 : avec les Britanniques contre les
communistes
L’animateur du groupe des
« Officiers libres » libyens, ainsi dénommé sur le
modèle de leurs aînés égyptiens, fera cause commune avec les
Britanniques, au mépris de son aversion déclarée pour ses
anciens colonisateurs, en ordonnant le déroutement d’un avion
de ligne de la BOAC (British Overseas Airways Corporation), en
juillet 1971, pour livrer à son voisin soudanais, le général
Gaafar Al-Nimeiry, les auteurs communistes d’un coup de force,
notamment le colonel Hachem Al Attah, un des plus brillants
représentants de la nouvelle génération des jeunes officiers
arabes. Pis, au mépris des règles de l’asile politique,
Kadhafi livrera le chef communiste Mahjoub, malencontreusement
réfugié en Libye, poings et pieds liés au président Nimeiry.
Les remords marmonnés en 1976 devant cet acte de forfaiture ne
l’empêcheront pas de récidiver deux ans plus tard contre
l’imam Moussa Sadr, mystérieusement disparu au terme d’un
séjour à Tripoli, en 1978, au paroxysme de la guerre du Liban.
Le tortionnaire soudanais se déconsidérera par la suite, et
son complice libyen avec, en supervisant le premier pont
aérien d’Éthiopiens de confession juive vers Israël.
Saluée par la presse occidentale
comme un acte de bravoure, l’opération dans la foulée de la
double décapitation du plus grand parti communiste du monde
arabe et du premier mouvement militant chiite du monde arabe
(Amal), a affecté durablement les capacités combatives du camp
progressiste et renforcé les capacités démographiques d’Israël
avec l’apport de 80 000 juifs d’Éthiopie.
1982 et 1986 : deux poids, deux
mesures
L’homme fera le délice des
journaux occidentaux trop heureux de cette aubaine médiatique.
Mais sa désinvolture suscitera des pulsions mortifères dans de
larges couches du monde arabe. En 1982, dans Beyrouth
assiégée, à Yasser Arafat ployant sous le pilonnage de
l’aviation israélienne face à un immobilisme arabe
quasi-général, l’homme de Tripoli, confortablement tapi à
Aziziah, la caserne militaire transformée en résidence
officielle, à des milliers de kilomètres du camp retranché
libanais en ruines, plutôt que de forcer le blocus israélien
pour voler au secours du chef palestinien, plutôt que de se
taire, lui conseillera, affligeant conseil, non le
« martyr », la sublimation symbolique de la mort au
combat, mais le suicide, infligeant une épreuve supplémentaire
au supplice palestinien.
Quatre ans plus tard, terré une
semaine dans son abri tripolitain au premier coup de semonce
de l’aviation américaine, en avril 1986, Kadhafi, orchestrera,
sans crainte du ridicule, une campagne médiatique visant à
élever Tripoli au rang de « Hanoi des Arabes »,
occultant le combat singulier des Beyrouthins durant les
soixante jours de siège israélien, s’attirant par la même le
sarcasme des correspondants de guerre plutôt avertis des
réalités du terrain. L’homme fera aussi la fortune des
marchands d’armes et la ruine de son pays. L’impressionnant
arsenal militaire dont il s’est doté dès son arrivée au
pouvoir en 1970 par des achats massifs d’armes à la France –
dont le contrat du siècle portant sur la livraison de 75
avions de combat Mirage, de l’ordre de 15 milliards de francs
de l’époque (environ 2,3 milliards d’euros) – sera carbonisé
en 18 mois par son propre fournisseur français par suite de
retentissants revers au Tchad, en 1985 et 1986, notamment à
Wadi Doum et Faya Largeau.
Les années 80 : l’expulsion des Égyptiens
et le dernier soutien soviétique
Sans égard pour les conséquences
tragiques de sa décision, Kadhafi ordonnera l’expulsion de 200
000 travailleurs égyptiens, au début des années 80, pour
sanctionner l’équipée solitaire du président Anouar el-Sadate
dans ses négociations de paix avec Israël. Récidiviste, il
ordonnera cinq ans plus tard, en 1984, l’expulsion de près
d’un million de travailleurs africains pour sanctionner les
réticences des dirigeants africains à l’égard de son activisme
belliqueux.
Piètre stratège, piètre tacticien,
d’une nocivité vibrionnaire, l’homme s’aliénera alors
définitivement la sympathie de ses alliés naturels. Il ne
devra sa survie qu’à la protection de l’Union soviétique qui
pensera compenser par la Libye la défection de l’Égypte
post-nassérienne, à la vigilance des services de
renseignements est-allemands qui déjoueront de nombreuses
tentatives de coup d’État fomentés contre lui, ainsi qu’à
celle des aviateurs nord-coréens et syriens qui assureront une
protection permanente de son espace aérien.
Le théoricien de pacotille
La guerre verbale aura été la
seule guerre qu’il aura véritablement menée. L’homme avait en
effet développé une phraséologie outrageusement polémique dans
le souci d’accréditer l’idée qu’il menait l’avant-garde du
combat contre « l’impérialisme américain » et faire
oublier ainsi ses connexions antérieures anglo-saxonnes.
Kadhafi usait, ainsi que ses médias, d’une terminologie à
telle point outrancière que la population avait peine parfois
à la décoder.
Un sommet Reagan-Thatcher, du nom
du président américain Ronald Reagan et du Premier ministre
britannique Margaret Thatcher, au pouvoir dans les années
1980, était présenté comme une rencontre entre « le chien enragé d’Israël et la tueuse
d’enfants » par allusion au raid américain d’avril
1986 contre Tripoli au cours duquel la fille adoptive du
colonel avait été tuée. Le Caire qui signifie en arabe « la victorieuse » était désignée,
par inversion, par la « vaincue »
et le mouvement chiite Amal qui signifie en arabe « l’espoir » était qualifié de « désespoir ». La « Maison-Blanche » était devenue la
« Maison-Noire », le Royaume-Uni,
« le porte-avion immobile des
Américains », par allusion à l’autorisation donnée
aux appareils américains de décoller des bases britanniques
lors du raid contre la Libye. Le président égyptien Hosni
Moubarak était, par un jeu de mots, l’affalé (Al-Barek), le
roi Hussein de Jordanie « le
traître » et le président tchadien Hissène Habre, en
conflit avec la Libye, « le
stipendié ».
Se piquant de culture, le
« Guide suprême de la Révolution libyenne » édictera
son Livre Vert, un condensé de théories
contradictoires glanées de l’air du temps qui se présentait
comme une sorte de « Troisième théorie
universelle ». Offert gracieusement à toute personne
de passage en Libye ou en rapport avec ce pays, une formalité
obligée, cet ouvrage se proposait d’instaurer un socialisme
sans socialistes, une démocratie sans démocrates et un pouvoir
populaire sans peuple. La « populocratie »
« Jamahirya » qui lui a tenu lieu de substitut, a
érigé la bureaucratie en système de gouvernement et le
parasitisme en règle de vie. À son actif aussi, au passif de
la cause qu’il était censé promouvoir, la destruction des
avions de lignes commerciales, un appareil de la compagnie
américaine Panam à Lockerbie (Écosse), en 1988, un avion de la
compagnie française UTA au dessus du désert tchadien, ainsi
qu’un attentat contre une discothèque à Berlin.
Reddition aux États-Unis et caution à
Israël
Un blocus draconien de dix ans
(1992-2002) aura raison de sa résistance. Kadhafi livrera son
plus proche collaborateur à la justice internationale en tant
que victime expiatoire de l’attentat de Lockerbie, avant de
basculer lui-même sous les fourches caudines américaines, trop
heureux d’échapper au sort funeste de l’irakien Saddam
Hussein.
En 1995, hanté par une idée qu’il
pensait « géniale », il expédia un
groupe de Libyens en pèlerinage à la Mosquée Al-Aqsa à
Jérusalem, troisième haut lieu saint de l’islam, s’imaginant
briser par un coup d’éclat le blocus frappant la Libye depuis
trois ans. Mais ce pèlerinage rocambolesque a finalement
abouti à cautionner la souveraineté israélienne sur la ville
sainte et à conforter l’État hébreu dans son rôle de garant
des lieux saints.
En décembre 2003, en une opération
apparue comme une capitulation en rase campagne, Kadhafi
s’abandonnera aux Américains livrant sans coup férir la
totalité de son programme nucléaire à l’administration
néo-conservatrice du président George Bush jr, dévoilant du
même coup tout un pan de la coopération des pays arabes et
musulmans (Pakistan, Iran, Syrie) dans le domaine de la
technologie nucléaire.
Sadate dans son escapade solitaire
avait pour lui l’excuse de la paix. Kadhafi, la survie de sa
personne. Deux ans après sa reddition sans condition à l’ordre
américain, le colonel Kadhafi, égal à lui même au sommet arabe
d’Alger, le 22 mars 2005, traitait Palestiniens et Israéliens
d’« idiots » pour n’avoir pas
édifié une fédération « Isratine », néologisme forgé par la
contraction d’Israël et de Palestine, gommant d’un trait
cinquante ans de combat du peuple palestinien pour prévenir la
négation de son identité nationale.
« Les Libyens doivent se ranger du côté de
l’Amérique »
Au plus fort de l’exaspération
nationaliste en Irak et en Palestine, alors que le Premier
ministre israélien Ariel Sharon se livrait en toute impunité à
des liquidations extrajudiciaires, les assassinats ciblés par
hélicoptère des dirigeants islamistes, cheikh Ahmad Yacine et
Abdel Aziz al-Rantissi, alors que le chef démocratiquement élu
de l’Autorité palestinienne en personne, Yasser Arafat, était
confiné en résidence forcée depuis trois ans à Ramallah et que
l’opinion mondiale était sous le choc des révélations des
tortures de la prison irakienne d’Abou Ghraïb, le libyen,
toute honte bue, justifiait son renoncement en des termes qui
ont retenti comme une désertion. « L’Amérique n’a jamais été l’ennemie de la
Libye, laquelle a été sanctionnée pour sa solidarité avec
Yasser Arafat et les causes du tiers monde [...]. Arafat s’acoquine avec les Américains et son
Premier ministre se saoule avec son homologue israélien
[...]. Les Libyens doivent se ranger du côté
de l’Amérique », affirmera-t-il contre toute évidence
à Syrte devant une assemblée impassible dépitée par tant de
reniements [1].
Maniérisme avéré ?
Narcissisme affirmé ? Ce révolutionnaire aura vécu dans
l’opulence à bords de voitures rutilantes, d’amazones de
légende, une ribambelle de jolies filles chargées de sa
protection rapprochée, un tailleur italien à deux doigts de
couture de son auguste personne, ses enfants, Seif El Islam et
surtout le cadet Hannibal, dans un luxe tapageur, défrayant
régulièrement la chronique mondaine des capitales
occidentales. Trônant désormais sur une nappe de pétrole, le
doyen des dirigeants arabes contemporains, la trésorerie
débordante de devises fortes, manque singulièrement de crédit.
Nul n’est plus dupe. Nul ne sera plus dupé. La Fondation
Kadhafi pour les droits de l’homme, la structure ad hoc chargée de recycler le dirigeant libyen
dans l’honorabilité en réglant au plus fort coût le prix de
ses turpitudes passées, notamment l’indemnisation des 288
victimes de Lockerbie ou la libération des otages occidentaux
de Mindanao (Philippines) relève du domaine du
rafistolage.
Par ses foucades et ses
rebuffades, ce militaire d’apparat et de parade, ce théoricien
révolutionnaire de la troisième voie universelle, s’est mû en
bouffon des sommets arabes qu’il menace régulièrement de
quitter, la risée universelle de l’opinion internationale, le
désespoir des peuples arabes lassés par ses frasques à
répétition.